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La Poudre aux yeux

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C’est dans la perspective d’aller au TNT voir une adaptation de deux pièces de Labiche par Christoph Marthaler que j’ai lu ces pièces La Poudre aux Yeux et Un Mouton à l’entresol.
De la poudre aux yeux
Pièce de Labiche en deux actes, on retrouve ici le ridicule des bourgeois qui veulent briller par leur apparence. Les Malingear et les Ratinois veulent marier leurs enfants respectifs Emmeline et Frédéric. En s’invitant mutuellement , ils se jettent de la poudre aux yeux, c’est à dire qu’ils donnent aux autres une fausse apparence d’eux mêmes pour éblouir: belles toilettes, repas somptueux, soirées à l’opéra, domestiques distingués alors qu’ils ne sont que « docteur sans patientèle » ou « confiseur ». Deux actes, deux lieux, les mêmes simagrées, pas un bourgeois ne rattrape l’autre. Mais ce sont surtout les femmes qui en prennent pour leur grade, elles sont les instigatrices de cette mascarade. Théâtre,certes misogyne, mais la caricature de la bourgeoisie est vive et acerbe. Les jeunes s’en sortent mieux, plutôt indifférents mais acceptant l’enjeu social et matériel que leur union représente. Un peu du Bourgeois Gentilhomme de Molière.

Un mouton à l’entresol
On frise l’absurde avec cette courte pièce de Labiche toujours. Cette fois ce sont les valets qui font preuve de rouerie et d’intelligence et qui trompent leurs maitres pour arriver à leurs fins. Dans la lignée des Fourberies de scapin de Molière. Mr et MMe Fougalas ont un valet « bossu » épris de science, Falingard et dont le dessein est d’opérer un mouton et une jeune domestique Marianne dont le maître ferait bien son quatre heures. Profession à nouveau ridiculisée par Labiche : la médecine, qui dans la lignée du Malade Imaginaire ou du Médecin malgré lui, apparait prétentieuse, ignorante et préoccupée par la bagatelle plutôt que par la guérison de ses patients.Ces domestiques,faisant croire qu’ils sont mariés, savent se servir des faiblesses de leurs patrons et se rendre indispensables dans les mensonges de chacun, car madame aussi aimerait pouvoir rencontrer son amant tranquillement! Il s’avère qu’au final, par échange de bons procédés, le valet obtient son mouton à l’entresol.

dasweisse2  C’est toujours dans la veine de l’absurde que le metteur en scène suisse-allemand Christoph Marthaler a choisi de mettre en scène ces pièces.
Une pièce est une bête à mille pattes qui doit toujours être en route.
Si elle se ralentit, le public baille ; si elle s’arrête, il siffle, disait Eugène Labiche.
Avec cette adaptation débridée de La Poudre aux yeux et d’Un mouton à l’entresol, Christoph Marthaler nous dépeint les bégaiements et les absurdités d’une certaine bourgeoisie.
La famille Malingear parle un français châtié, les Ratinois un patois allemand : niveau communication, ce n’est pas gagné. Et c’est d’autant plus un souci quand leurs deux rejetons ont pour projet saugrenu de se marier. Pour faire monter la dot et impressionner l’autre parti, chacune des familles gonfle sa propre richesse, jusqu’à ne plus pouvoir tenir cette escalade de mensonges entre deux silences gênés. En arrière-fond, une cloche sonne, sans discontinuer, c’est le temps bourgeois qui ne passe pas, qui ne suppose ou ne supporte aucun changement, sous le regard des portraits austères des ancêtres…
Dans ce spectacle bilingue où tout le monde parle sa langue et personne celle de l’autre, Christoph Marthaler nous met face à toutes ces petites reconstructions de la réalité auxquelles nous nous livrons sans cesse pour accommoder nos vies, tenir nos apparences et maquiller nos faiblesses, nos trouilles. On reconnaît bien là, la patte du metteur en scène suisse, dont les personnages sont toujours à côté de l’époque, de la vie, du fauteuil… Ils semblent sortis d’un autre temps, perdus dans un aujourd’hui contre lequel ils se débattent toujours maladroitement.
Ils sont un peu ringards, décalés et presque par hasard attendrissants. Ici, on chante ce qu’on n’arrive pas à dire et on célèbre l’absurdité hilarante du moment présent.
Une île flottante – ce dessert, un océan de crème anglaise avec un nuage de sucre et d’air – est la parfaite métaphore de ce mélange entre promesse et déception qui caractérise toute passion : la vie est toujours une déception mais on ne renonce jamais.
dasweisse3   Fin 2011, au Théâtre de Bâle, Christoph Marthaler se voit décerner l’Anneau Hans-Reinhart, la plus haute distinction du théâtre helvétique.

Jubilation autour du maître. Une seule question reste sans réponse : pourquoi si tard ?
Marthaler est sans aucun doute l’homme de théâtre suisse le plus connu, ici comme à l’étranger. En Suisse, depuis ses années mouvementées de directeur artistique au Schauspielhaus de Zurich, de 2000 à 2004, tous connaissent son nom, même ceux qui ne s’intéressent pas à son art et, à l’étranger, son travail a comme nul autre marqué l’idée qu’on se fait du théâtre suisse.
La mélancolie du chant, l’individualisme extravagant des personnages, cette façon de persister dans l’impasse : les oeuvres créées par Marthaler et son ensemble prennent racine dans la culture populaire suisse, ainsi que dans le Lied, sous sa forme théâtrale de récital. Le musicien de théâtre et diplômé de l’Ecole Lecoq, qui, au début des années 1990, avait percé au firmament international comme une étoile à vocation tardive – il avait 40 ans -, s’éleva en un temps record au statut de star établie dont la réputation n’est plus à faire. Et même si le langage de Marthaler est resté à plus d’un égard « suisse », nombreux sont ceux qui à l’étranger ont pu s’identifier aux paysages subjectifs qu’il dessine. Cela montre bien qu’un enracinement local et un écho plus global ne sont pas nécessairement antinomiques, au contraire.
Aujourd’hui, quantité de ses spectacles sont de si lourdes coproductions internationales que la plupart ne peuvent même pas être présentés en Suisse : trop grands, trop coûteux. Son travail n’est possible que grâce à ses interprètes, a insisté Marthaler lors de la remise du prix à Bâle. Certains l’accompagnent depuis des décennies – ce n’est pas un hasard si l’on parle souvent d’une famille Marthaler. Ce même soir, il a aussi rappelé, avec un brin de nostalgie peut-être, qu’il venait de la scène indépendante. C’est là qu’il a pu réaliser ses premières créations, et même si ses conditions de production ne peuvent plus se comparer à celles du milieu indépendant depuis longtemps, son esthétique débordant les genres renvoie aujourd’hui encore à des libertés et tendances qu’on trouve plus spécifiquement dans ce milieu. Il n’y a pas à proprement parler d’élèves ou d’épigones de Marthaler, mais il représente une référence incontestable dans le théâtre suisse. Et il a tout aussi incontestablement conféré la légitimité de l’évidence à un théâtre performatif qui se joue des frontières, en allant au-delà du « faire comme si » classique et de l’interprétation de textes dramatiques existants.

Dagmar Walser, Mouvement, « La scène suisse dans tous ses éclats »

théâtre Garonne, Journal d’Hiver, www.theatregaronne.com

dasweisse1Theater Basel / Das Weisse Vom Ei / Raphael Clamer, Marc Bodnar