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Les Marchands

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img-4                   3143010930   Joël Pommerat est un auteur intéressant car c’est un écrivain et un metteur en scène. C’est lui qui met en scène ses propres textes avec la Compagnie Louis Brouillard qu’il a crée en 1990. Une femme raconte, elle travaille dans l’usine locale et est percluse de maux de dos qui la torturent. Pourtant elle s’estime heureuse car son amie, elle, n’a pas de travail et cette dernière reste seule chez elle avec son grand fils, assise sur une chaise ou devant la télé.Son amie parle avec les morts, avec ses parents morts, pour elle c’est le monde vrai, « la mort selon elle était le monde vrai.
Aucune angoisse me dit-elle  à l’idée de mourir puisque c’est seulement
alors
que nous commençons à vivre vraiment…
L’usine est menacée de fermeture, les familles vont se retrouver dans la misère et c’est à ce moment-là qu’apparait un homme politique hâbleur et charismatique qui va pousser les habitants à se mobiliser contre la fermeture faisant l’éloge moral du travail:
« Si l’on prive un homme de son travail on le prive de respirer.
A quoi pourrait bien servir notre temps nous dit-il si nous ne l’occupions pas principalement par le travail ?
Car notre temps sans le travail ne serait rien, ne servirait à rien même.
Nous nous en apercevons bien lorsque nous cessons de travailler.
Nous sommes tristes.
Nous nous ennuyons.
Et nous tombons malades.
Oui.
Le travail est un droit mais c’est aussi
un besoin,
pour tous les hommes.
C’est même
notre commerce à tous.
Car c’est par cela que nous vivons.
Nous sommes pareils à des commerçants,
des marchands.
Nous vendons notre travail.
Nous vendons notre temps.
Ce que nous avons de plus précieux.
Notre temps de vie.
Notre vie.
Nous sommes des marchands de notre vie.
Et c’est ça qui est beau,
qui est digne et respectable
et qui nous permet
surtout
de pouvoir nous regarder dans une glace
avec fierté… »
Paradoxalement c’est l’amie de la narratrice au chômage qui est la plus touchée par cette fermeture,  et elle va être amenée à commettre un geste fatal , profondément tragique. C’est une pièce sur le travail, sur ce qu’il représente pour l’individu, sur comment les hommes l’ont investi sur le plan imaginaire, au point de lui attribuer une place centrale dans leur vie et dans la société. Mais cette pièce n’est pas manichéenne au sens de mettre en opposition des opprimés et des oppresseurs, chacun des personnages exprime son opinion sur le travail et cela conduit le lecteur à mener sa propre exploration imaginaire, à interroger ses propres représentations du monde, le visible et l’imaginaire.
La mise en scène est extrêmement forte, elle maintient la tension tout en évitant le pathos, elle fait naviguer côte à côte les vivants et les morts, la réalité sociale et les fantasmes. Elle instaure cette distance par l’omniprésence de la voix-off de la narratrice caverneuse et brouillée, par la pénombre et l’obscurité totale entre chaque saynète, par un décor réduit à quelques chaises, une table, un fauteuil, une télévision, par le fait que pratiquement jamais les acteurs ne parlent, par l’insertion dans cet univers glauque de chansons de variétés romantiques qui glacent le sang plutôt qu’elle ne dérident l’atmosphère. Cela ressemble à du cinéma, à des séquences de cinéma qui alternent paroles inaudibles et vacarme du travail à la chaîne de l’usine.
Ce qui est intéressant chez Pommerat, c’est ce travail sur les mots, les gestes, les corps, les silences. Il veut faire vivre ses spectacles sur des durées les plus longues possible. Il essaie de les rejouer régulièrement. Son idéal serait de rejouer sur 20, 30 ans les mêmes spectacles: c’est un moyen de trouver le temps pour l’incorporation des idées, un vrai temps de maturation pour les esprits et les corps, ce temps où les corps accèdent à l’intelligence. Cette pièce a été jouée pour la première fois en 2006, c’est le dernier volet de la trilogie commencée avec Au monde (2004) et D’Une Seule Main (2005). La reprise de la pièce Les Marchands a permis au spectateur, lui aussi, d’être à l’intérieur d’une situation de coïncidence particulièrement troublante: en ce 8 Novembre 2014, l’écho à la violence des forces de l’ordre a retenti , dehors, dans les rues de Toulouse il y avait une manifestation réprimée brutalement. Et le traitement médiatique du meurtre dans la pièce et ses conséquences sur le peuple et le pouvoir n’est pas sans rappeler par une amère ironie du sort le traitement médiatique du meurtre de Rémi Fraisse, jeune militant écologiste tué à Sivens par une grenade offensive. On ne ressort pas indemne d’une telle représentation.

Des dossiers très bien faits à lire:
http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2720
http://www.theatre-odeon.eu/sites/default/files/pj/DA_Au-Monde_Les-Marchands.pdf

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Le Cimetière américain

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En 1983, dans un village vosgien, Reine, 15 ans, disparaît. Son corps est retrouvé quelques mois plus tard. Le roman de Thierry Hesse ne reprend pas l’enquête, vingt-cinq ans après, mais pénètre l’atmosphère de ce pays, détruit par les fermetures d’usines et le chômage. Subtilement, par allers-retours, il évoque les silences, le désespoir des familles. Au-delà du fait divers, l’écrivain nous permet d’écouter les voix des victimes et des assassins, édifiant un magnifique tombeau pour Reine et tous les morts-vivants. La disparition de Reine, sans doute violée par son père et tuée au début des années 80 dans les Vosges est constamment évoquée sur fond de fermeture d’usine et de marasme social.Le livre procède par fragments de narration enchâssés dans d’autres modalités textuelles et par approches non linéaires . Le récit est incertain, reste le plus souvent dans la tentative de restitution.Les chapitres montrent comment chacun est affecté par ce fait-divers. ce qui importe c’est ce qu’on en dit, le réel n’existe pas en dehors de la perception, de la pensée, des affects qui le constituent pour chacun. Il n’y a pas d’en soi de l’événement.

Daewoo

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Un ouvrage de François Bon  entre fiction et documentaire qui donne la parole à quatre ouvrières de Daewoo après la fermeture de l’usine coréenne et le suicide d’une de leurs collègues. On retrouve au sein de cet ouvrage la transposition d’entretiens, ses visites dans les usines démantelées, sa passion des choses vues. 

Daewoo Fameck, l’usine. Refuser. Faire face à l’effacement même. Pourquoi appeler roman un livre quand on voudrait qu’il émane de cette présence si étonnante parfois de toutes choses, là devant un portail ouvert mais qu’on ne peut franchir, le silence approximatif des bords de ville un instant tenu à distance, et que la nudité crue de cet endroit précis du monde on voudrait qu’elle sauve ce que béton et ciment ici enclosent, pour vous qui n’êtes là qu’en passager, en témoin? Signes discrets pourtant et opaques, rien que d’ordinaire. L’arrangement rectangulaire des murs en bleu et gris presque abstrait, comme l’avancée futuriste aux vitres réfléchissantes pour abriter qui les dirige et administre, et ce type de la sécurité qui se met debout derrière son guichet pour montrer qu’il vous a repéré, que nul ici n’a raison d’attendre et d’observer. Vouloir croire que tout cela qui est muet va dans un instant hurler, que l’histoire ailleurs déjà a repris et qu’on ferait mieux de suivre, plutôt que de revenir ici côté des vaincus.