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Au commencement du septième jour

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serveimage-3Thomas, informaticien de 37 ans capable de prévoir et d’analyser n’importe quelles données, de coder n’importe quelle information est incapable de maîtriser le cours de sa vie et des drames qui l’émaillent, il n’a aucune prise sur son existence. Luc Lang, en écrivain aguerri, manie la phrase comme un scalpel et met à vif des blessures qu’on ne sait pas forcément soigner. Et l’écrivain embarque le lecteur  au côté du personnage pour une traversée sans garde-fous où l’on manque à chaque virage de  chavirer. On épouse les angoisses de Thomas , ses doutes, ses fantasmes et l’on avance avec lui à travers Paris, le Havre, les Pyrénées, l’Afrique à la recherche de sa géographie intérieure. Lieux familiers des origines, les Pyrénées, lieux urbains quotidiens, lieux lointains et exotiques se superposent à sa quête familiale.  Cette traversée des territoires, c’est un  voyage au coeur de l’intime. J’aimerais rapprocher cela de ce que dit Marie-Hélène Lafon quand elle parle de ses paysages du Cantal (en souvenir d’une rencontre publique entre elle et Luc Lang à Toulouse si émouvante à propos de la famille et de Mother)  ; dans Traversée elle parle  de sa géographie natale, pour elle le paysage est matière, le paysage est corps, le paysage est écriture, l’écriture dessine un paysage sur la page , dans l’imaginaire: « Le corps immuable du pays s’inscrit dans ma mémoire et dans mon corps qui grandit et devient, entre dix ans et dix-huit ans; c’est un corps à corps; ça se fait évidemment à mon insu, ça me traverse et je ne choisis pas; la poussée des choses est sourde et puissante, organique et considérable; elle commande et c’est tout. »
Luc Lang joue avec les codes: écrivain, narrateur, personnage, lecteur, qui est qui ? l’écrivain-narrateur maintient le lecteur dans l’incertitude le privant des scènes-clés du livre: la mort de Camille, la femme de Thomas, la mort du frère aîné, Jean.Le lecteur reconstruit la vie de Thomas tout autant que Thomas lui-même cherche à comprendre son existence et celle de ses proches. Comme lui, nous apprenons l’essentiel au détour d’une phrase , d’une parole. C’est un inconfort exaltant pour le lecteur.
L’écriture de Luc Lang est cinématographique: l’auteur promène sa caméra sur l’univers de Thomas, celui de ses enfants, de ses collègues, sur ses actions, ses déplacements , sa maison, ses pensées intérieures, ses rêves… Luc Lang, écrivain-narrateur tient à distance les paroles de ses personnages, tous ses dialogues sont intégrés au récit comme une bande-son. Même son roman en 3 parties rappelle le montage cinématographique avec beaucoup d’ellipses, il impose à sa narration des séquences qui tissent d’implicite le déroulement de l’existence de Thomas.
Luc Lang joue avec ses personnages, surtout dans des situations dramatiques les enveloppant d’un burlesque pathétique à la Beckett ou à la Chaplin… On sourit dans la scène dans laquelle Thomas, au chevet de Camille, sa femme dans le coma, est obligée de venir au secours de sa belle-mère, évanouie et qu’il doit traîner et dont les jambes se retrouvent coincées dans le sas de la chambre stérile. On sourit aussi du clin d’oeil que Luc Lang fait au lecteur quand Thomas, au Cameroun, soupçonné d’être un agent du Tchad, raconte en long et en large sa vie en France et les raisons de sa présence en Afrique, on lui demande « de faire court et de ne pas raconter un roman »!
Thomas, le frère cadet et préservé des drames familiaux deviendra celui qui conjure la malédiction en adoptant (ou pas ?) un petit enfant noir, Aliou, qui pourrait être celui de Jean, de Camille, de Pauline…

Cette épopée magistrale s’ouvre aussi sur la société actuelle et le monde du travail, univers impitoyable et aliénant, certains en meurent, d’autres le fuient, Thomas apprendra à le contourner.  Ces 500 pages nous emportent, on devient si familier des personnages, on est dans une telle connivence avec Thomas qu’on voudrait que cette histoire ne s’arrête jamais…
Au commencement du septième jour : c’est dimanche, la veille c’était un samedi où la vie de Thomas bascule, l’accident de Camille; c’est aussi au bout de 7 jours de marche qu’il frôle la mort dans les Pyrénées. Thomas, Jean, Paul(ine), des prénoms bibliques, 3 parties, 3 Livres, un récit édifiant?, une parabole ? …

La comédie humaine du travail

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1Essai très intéressant que j’ai lu à l’issue d’un stage syndical, une mise en perspective historique très éclairante pour comprendre le New Management qui sévit à notre époque dans tous les métiers.

De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale

Danièle Linhart est sociologue, directrice de recherches émérite au CNRS, membre du laboratoire GTM-CRESPPA UMR-CNRS-Universités de Paris 8 et Paris 10. Elle a publié de nombreux livres dont La comédie humaine du travail (2015), Perte d’emploi, perte de soi (érès 2002, rééd. 2009), Pourquoi travaillons-nous ? (érès, 2008), Travailler sans les autres ? (Le Seuil, 2009), La modernisation des entreprises (La découverte 1994, rééd. 2010).

Danièle Linhart analyse les principes qui sont au fondement des modèles d’organisation technique du travail, qu’ils soient taylorien ou contemporain et elle met en évidence qu’il y a de nombreux points communs entre la deshumanisation taylorienne au travail et la sur-humanisation contemporaine.
Dans les ateliers et sur les chaînes de montage taylorien, c’est la deshumanisation qui prévalait. Nous avons tous en mémoire le film de Charlie Chaplin qui reflète cette image douloureuse de l’homme robotisé.
Taylor (1856-1915), ingénieur américain a mis au point une organisation scientifique du travail . Avant Taylor, les ouvriers concevaient eux-mêmes leurs méthodes de travail mais selon lui, ils flânaient systématiquement et la productivité était médiocre. Il décide d’instaurer une double division du travail: une division verticale du travail (les ingénieurs conçoivent, le ouvriers exécutent) et une division horizontale du travail qui vise à créer des postes de travail où chacun fera une tâche particulière. Et c’est Ford , dix ans plus tard qui théorisera le travail à la chaîne.
Certes, les gains de productivité augmentent, les ouvriers voient leur rémunération fortement augmenter. Cependant, la contrepartie de ces progrès pour les ouvriers consiste en la dépossession de leur expertise, désormais réservée aux ingénieurs. L’ouvrier n’est pas là pour penser, mais pour exécuter des gestes savamment calculés pour lui. Il est encouragé à être performant par un système de primes. Tout travail intellectuel doit être éliminé de l’atelier pour être concentré dans les bureaux des méthodes. C’est la déshumanisation…
Quels liens peut-on faire entre le Taylorisme et le management moderne ?
A priori, on pourrait croire que ces deux visions du travail sont opposées car le nouveau management rejette cette vision passéiste de l’organisation du travail qui abrutit. Ce que le manager contemporain demande à son salarié, c’est être productif, pour cela il faut prendre des risques (savoir sortir de sa zone de confort) se dépasser. Le management moderne demande au salarié de s’engager corps et âme dans l’entreprise, sous une apparence paternaliste, il faut que les dirigeants parlent plus avec leurs salariés, soient proches d’eux, les appellent par leurs prénoms, n’oublient pas de leur serrer la main.La croyance du new management est qu’on travaille mieux sous pression , on est plus productif, donc pour supporter, cette pression, il faut la transformer en une attitude positive et confiante. Certains dirigeants peuvent aussi faire preuve de sollicitude et octroyer à leus salariés un capital temps pour s’investir dans des oeuvres sociales ou actions humanitaires, c’est une manière de gérer l’orientation altruiste des salariés. il faut la transformer en il convoque les émotions , la vie personnelle du salarié, l’épanouissement personnel pour être au service de l’entreprise.Le management moderne joue sur le registre personnel des salariés, en véritable anthropreneur. C’est la sur-humanisation…
Qu’entend t-on par « souffrance au travail » ? 
Les citoyens français considèrent le travail comme une préoccupation fondamentale, or on met à mal leur professionnalité par des changements incessants et la généralisation de pratiques gestionnaires inadaptées à leur travail. Et si vous n’y arrivez pas, on vous dit qu’il faut s’adapter à ce monde qui change tout le temps. Le salarié ne peut plus se fier à l’expérience qu’il a acquise, aux compétences qu’il s’est forgées. Il doit s’en remettre aux indicateurs, aux procédures, aux bonnes pratiques fournies par le système.Etre traité d’ « archaïque » , c’est remettre en cause notre insertion dans la société, notre utilité. En étant ainsi disqualifié, non seulement cela destabilise le salarié mais désamorce en lui toute tentative d’analyse critique de son travail.d’ailleurs, la France est un pays où l’on consomme beaucoup de psychotropes , de tranquillisants , le niveau de suicides est important en France. En France, on pense que quand on a du travail, on n’a pas lieu de se plaindre, « les chômeurs sont des fainéants »,  » ils le veulent bien. ». Ces idées-là caractérisent la France.
On souffrait moins avant ? Les conditions de travail étaient-elles meilleures avant ?
Non. Une des explications: l’individualisation, avant c’étaient les collectifs qui prenaient en charge les souffrances au travail, avant il y avait plus de solidarité. On analysait la situation en disant que c’était la faute du patron , maintenant les travailleurs culpabilisent , comme si c’était eux qui n’étaient pas capables de faire le travail demandé. L’impression immense de souffrance est ressentie plus personnellement, donc plus intensément.

Il faut analyser le new management pour mieux le combattre
1) Il faut dépouiller les salariés de leur expérience professionnelle
D’où les changements perpétuels dans les services qui se restructurent sans cesse, changement de logiciels, changements de programme, le salarié ne comprend plus rien. C’est comme s’il était en apprentissage continuel. Ces pratiques transforment les travailleurs en personnes dépendantes dépossédées de leurs compétences, comme si les savoirs, connaissances, expériences étaient des obstacles.
2) Mettre les gens en concurrence en individualisant le travail
Le manager le temps de travail peut devenir variable en fonction des individus. On peut avoir des primes individuelles , des tâches adaptées, bref donner un salaire adapté à l’effort, à l’implication de chacun. Cela va entraîner la concurrence entre collègues, il va y avoir du stress dans les entretiens individuels avec la hiérarchie qui va fixer des objectifs personnels au salarié. Le but est de mettre en difficulté les collectifs.
3) Convaincre le salarié qui devient le relais consentant de cette idéologie
On le persuade qu’il existe de bonnes pratiques, une organisation scientifique du travail efficace quel que soit le métier. Le manager moderne va privilégier les jeunes salariés qui sont plus susceptibles d’adhérer à l’idélogie managériale moderniste car avides de nouveaux défis, de changements, mais aussi les cadres qui vont vouloir s’inscrire dans une logique individualiste de progression professionnelle.
4) Précariser le salarié
Mais l’implication des salariés a ses limites et trop de pression les conduit à un échec, à l’impuissance. Ils se sentent abandonnés. Alors qu’on leur faisait croire qu’ils étaient précisément au centre des préoccupations mangériales, que l’entreprise s’intéressait non seulement à leurs compétences mais aussi à leur personne, voilà qu’ils n’interessent plus personne. On crée en eux une précarisation subjective, ils doivent se débrouiller pour organiser leur propre travail avec toujours moins ( c’est le lean management de lean voulant dire maigre, sans gras…), moins d’effectifs, moins de budget, moins de délais, moins d’erreurs, moins de stocks… Cela destabilise le salarié qui se rabat sur les procédures, les méthodes standard, comme sur une bouée de sauvetage.
Le travail est un enjeu politique et idéologique
A travers le travail, on essaie de changer les mentalités: le travail devient un corps à corps solitaire,ce n’est plus une occupation émancipatrice, une expérience collective, il y a une dénaturation du travail. C’est toujours « au client » que le travail doit obéir. Par exemple, on vous fait renoncer à vos principes au nom de la survie du service public, c’est cela qui est pervers. Ce nouveau modèle mangérial n’hésite pas à utiliser les possibilités spectaculaires des nouvelles technologies pour intensifier et contrôler le travail de ses salariés.
Solution pour combattre le new management et moins souffrir: le collectif
Il faut se réapproprier le travail, que les salariés soient prêts à débattre, à confronter leurs idées pour se convaincre qu’ils peuvent à leurs niveaux contribuer efficacement à faire évoluer les méthodes de travail et à innover et qu’on doit les reconnaitre comme de vrais professionnels dignes de confiance

Confiteor

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confiteor-1400673-616x0Cet article est à lire après avoir terminé le roman car les explications, les éclaircissements sont à découvrir par le lecteur car ce dernier, en suivant les indices disséminés par Jaume Cabré, prend plaisir à ce jeu de piste intellectuel.
Titre énigmatique : le confiteor: Confiteor est le titre d’une prière liturgique latine commençant par ce mot latin signifiant « Je reconnais, j’avoue ». La version française est connue sous le titre Je confesse à Dieu. Par cette prière, le chrétien (catholique) se reconnaît devant Dieu pécheur vis-à-vis de Lui et vis-à-vis des hommes . Et dans ce roman-fleuve de Jaume Cabré, écrivain catalan qui, pour cet ouvrage, a reçu de nombreux prix, on est face à un narrateur, Adria Ardevol, qui raconte son enfance à celle qu’il aime alors qu’il a 60 ans. C’est bien trop simple de réduire ce roman à cette phrase liminaire car cette histoire est un tissu de voix qui se succèdent et s’enchevêtrent: nous sommes tantôt dans la tête d’Adria enfant (il dit « je ») puis dans la tête d’Adria adulte (il dit « je ») puis dans la tête de Félix , le père « le meilleur paléographe du monde » (il dit « je » aussi !) puis un narrateur omniscient prend le relais et s’immisce dans ces paroles, à l’intérieur d’une même phrase, on peut passer du « je » au « il » en parlant du même personnage.
C’est également un roman rempli de digressions où brutalement, au détour d’une virgule, on évoque des conflits moyenâgeux, des luttes fratricides pour voler du bois, des luthiers à la recherche de l’essence rare… L’histoire du narrateur est rapportée sur le modèle du souvenir en désordre, déstructuré, fantasmé : le lecteur doit donc essayer de reconstruire l’existence d’Adria Ardevol.C’est dans le Barcelone des années 2000 qu’Adria essaie de mettre de l’ordre dans ses souvenirs juste avant que sa mémoire ne l’abandonne. Les faits sont révélés progressivement et cela devient plus qu’une chronique familiale puisque Adria écrit,certes, sa vie mais des réflexions sur la source du mal: de l’Inquisition à la dictature espagnole et à l’Allemagne nazie, d’Anvers à la cité du Vatican pour converger vers Auschwitz-Birkenau, épicentre de l’abjection totale. Ce ce que je me propose de faire, consciente d’enlever toute la magie du livre:
Félix Ardevol au début du vingtième siècle est à Rome, s’apprêtant à rentrer dans les Ordres. Fatalement, il tombe sur la belle Carolina et de leurs amours fugaces et interdits naitra Daniela. « Courageusement », Félix s’enfuit et se retrouve à Barcelone. Là,20 ans plus tard, il épouse une jeune fille comme il faut Carme Bosch et dans un appartement cossu, nait Adria, fils prodige destiné à devenir un polyglotte hors-pair pour son père, violoniste de talent pour sa mère: nous sommes dans les années 40 en Espagne, à l’ère du franquisme.Le père Félix possède un magasin rempli d’objets antiques de collection , magasin tenu par Mr Berenguer et Cécilia, jeune fille sensible au charme du patron, Félix. Donc, on le voit une existence trouble pour le père de famille qui finit assassiné, décapité. Sa femme, passant d’épouse docile à véritable maîtresse-femme, veut savoir la vérité : elle apprend que son mari possédait des lupanars offrant des jeunes filles mineures aux clients. On se rend compte de la provenance douteuse de la fortune familiale. N’oublions pas l’essentiel qui est quand même, la vie d’Adria, riche aussi en événements et exaltée par les fantasmes d’enfant: il a un ami Bernat, violoniste lui aussi, qui vit à ses côtés toute sa vie, entre amitié, fascination, jalousie… A l’intérieur des souvenirs de Bernat, on appréhende une autre facette des évènements.

Au Monde

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au-monde-615_elisabeth-carecchio 4393802_3_c143_une-mise-en-scene-sobre-sombre-et-minimaliste_fd926c76888be0b90cc4af58d22c6ebb 9782330025793

Quelque chose même dans l’ombre, caché peut-être aux yeux des autres. Quelque chose de vrai et de profond, simplement. Au monde est l’une des pièces qui a le plus contribué à faire connaître Joël Pommerat, son sens des présences, des non-dits et des mystères…
Cette pièce de Joël Pommerat se passe au sein d’une famille dont le père,patriarche vieillissant , chef d’entreprise puissant, n’a qu’une obsession: sa succession au sein de la direction de cet empire qui a d’abord été florissant dans l’extraction et la transformation du fer puis dans le traitement des déchets, évolution oblige. Il est le père de 2 garçons, le frère aîné qui n’a pas de nom et Ori, le cadet qui a fait sa gloire dans l’armée à l’étranger. Ori revient, quitte l’armée définitivement .Pour quelles raisons? des raisons obscures et sanglantes ? pour sa cécité qui s’installe progressivement ? Il est le fils prodigue qui représente tous les espoirs de la famille. Vieux monde masculin où les 3 soeurs se débattent pour exister, l’aînée, enceinte, mariée, désoeuvrée, la seconde, animatrice à la télévision d’une émission sur les animaux, la plus jeune soeur Asside, soeur adoptée, on suppose à la suite de la mort d’une autre soeur Phèdre. Mais vivent aussi dans cette maison, le mari de la soeur aînée et une femme étrangère chargée de s’occuper de la maison et qui s’exprime dans un sabir incompréhensible.
En effet, c’est l’incompréhension qui règne dans ce huis clos sombre comme un gouffre, comme un ventre, une famille qui se protège du dehors agressif, de la lumière et de la vie. Toute la pièce se passe dedans, à l’intérieur et les femmes pensent à la jeunesse, à la beauté, à l’amour qu’elles ne parviennent pas à exprimer et les hommes sont obsédés par la transmission familiale, le pouvoir, l’argent. Chacun cherche sa vérité mais c’est un monde plein de non dits, de mystères, de mensonges, d’indicibles. qui sont vraiment ces personnages tchekoviens qui cohabitent sous le même toit ? Ils sont tiraillés entre la réalité qui existe et leur perception de cette réalité, comment par un travail inconscient de reconstruction imaginaires, les individus cherchent à atténuer les contradictions qui les animent , travail sur l’imaginaire qui les aide à accepter un système qui va à l’encontre de leurs convictions.
Dans un huis clos sombre comme un gouffre, comme un ventre, une famille se protège de la lumière et de la vie du dehors. La scène s’ouvre avec la célébration de l’anniversaire de la fille adoptée et le retour du fils cadet, militaire. Vieux monde masculin des affaires, de la transmission familiale, du pouvoir, de l’argent, monde qui cohabite avec celui des femmes, la jeunesse, la beauté, l’amour qu’elles n’arrivent pas à exprimer. Chacun recherche avec obstination sa vérité, mais plus la quête progresse, plus c’est l’indicible, le mystère nourri de désir et de trouble qui devient évidence…Au monde n’est pas une pièce sur la famille mais sur une famille en particulier, pilier de notre système économique, social, politique et sur son rapport au monde qui l’entoure. C’est également une fable beaucoup plus abstraite que Les Marchands, palimpseste des Trois Soeurs de Tchekhov, huis clos sans véritable action concrète, avec beaucoup de considérations philosophiques et existentielles. Je voudrais surtout montrer l’écart entre une réalité tangible et sa perception, son interprétation par les personnages – particulièrement l’héroïne : la seconde fille. Et comment par un travail de déformation et de reconstruction imaginaire les individus cherchent à résorber la contradiction entre leurs convictions et leur implication dans un système qui va à l’encontre de ces convictions. Même si cela bien sûr, ne laisse pas indemne, et déclenche de durables et profonds malaises.

Mise en scène de Joël Pommerat

« Je cherche à reconstruire ce qui fait réalité »

ENTRETIEN. Réconciliant public et critiques autour de mises en scène minimalistes et sensibles, les fables de Joël Pommerat occupent une place à part dans le paysage théâtral français. Son troublant Pinocchio avait d’ailleurs été présenté au TNT, à l’occasion de la première saison du tandem Mélinand-Pelly. Il est son invité de marque de cette rentrée 2014, avec un diptyque en clair-obscur, autour de la représentation du travail. Rencontre avec un véritable « écrivain de plateau », à la fois auteur et metteur en scène.
Vos deux spectacles présentés au TNT en novembre, Au monde et Les Marchands, ont été créés respectivement en 2004 et 2006. Quelle est leur acuité aujourd’hui ?
C’est une question un peu difficile pour moi. Bien entendu, si je continue à jouer ces pièces, c’est que je ressens que c’est possible. Sans aller jusqu’à parler d’acuité, ces spectacles sont, pour moi, toujours vivants. Le théâtre a la particularité de travailler sur le long terme, il y a des auteurs qu’on joue toujours, après des dizaines d’années voire des siècles. Donc, ce n’est pas quelque chose qui est si inattendu, le fait de jouer avec le temps, de développer une écriture sur la durée.
Il y a sans doute des évolutions depuis dix ans, du point de vue de la société, des relations humaines et des questionnements intimes, mais ce n’est pas si manifeste. J’ai une compagnie qui essaie d’exister par elle-même, qui développe son propre répertoire de créations sans jamais monter des pièces d’autres auteurs. On essaie de faire vivre ces spectacles tant qu’ils sont demandés, désirés par le public.
Vous y abordez la question du travail et de sa perte de sens… En quoi cette problématique vous touche-t-elle particulièrement, vous qui écriviez, en 2007, « Je cherche le réel pas la vérité » [Joël Pommerat, Théâtres en présence, Actes Sud-Papiers, 2007, p. 10] ?
Le thème, c’est un prétexte pour faire du théâtre, c’est le point de départ d’une impulsion créatrice. J’avais envie de construire une fiction. J’écris des pièces, je cherche des sujets, ce qui me ferait plaisir de traiter. Cette thématique-là, de notre relation au travail, me préoccupe, m’intéresse, donc j’ai eu envie de développer des personnages et des situations qui me permettaient, en quelque sorte d’aller explorer ces questions. Mais c’est parce que quelque chose m’interroge, que je me sers de l’écriture théâtrale pour m’en rapprocher.
Quant à cette phrase que j’ai prononcée, et à laquelle on m’a un peu trop vite réduit, peut-être qu’à l’époque, je cherchais tout simplement à me détacher de l’endroit dans lequel on voulait m’enfermer. À partir du moment où j’évoquais notre monde, on me qualifiait d’écrivain de la réalité, et j’ai dû faire une distinction entre réalité et vérité. Pour moi, le réel est au-delà de la dimension sociale voire politique des choses. Le réel, c’est avant tout du biologique, du temporel, de l’existentiel, du charnel, du vivant. Et c’est par cette entrée-là que je pense le théâtre. Je cherche à reconstruire ce qui fait réalité au delà-même des questions qui sont qualifiées habituellement de vérité.
Diriez-vous aujourd’hui que vous faites un théâtre politique ?
J’aurais peur, en affirmant cela, de donner à penser que ce serait l’essentiel ou que ça prendrait le dessus sur le reste. À certains moments de mon travail, je suis plus politique qu’autre chose, mais pas seulement. Au fond, j’essaie d’être dans le plus de dimensions possibles de la réalité, dans le sens où moi je l’entends, c’est-à-dire ce qui fait phénomène. Il y a effectivement une dimension politique qui peut apparaître plus fortement pour le spectateur, mais elle ne devrait pas chercher à prendre le dessus, même si elle est incontournable.
Dans l’ensemble de votre travail, vous confrontez votre écriture politique à un univers scénique très esthétique, voire esthétisant, ce qui pourrait sembler, au premier abord, contradictoire ?
Il y a quelque chose de l’ordre du lieu commun de penser que ce qui fait appel à la réflexion, au sens, à la critique sociale voire à la description d’une réalité violente devrait prendre une forme brute, mal finie, avec un certain lâcher-prise. Or, cette évidence-là me pose problème. Par exemple, avec Les Marchands, j’avais très envie d’être à la fois sur une observation, une critique d’un monde social très fragile, mais aussi de pouvoir aborder la fantasmagorie et l’onirisme et d’être dans du pictural. Je n’aime pas trop cette expression, mais pour le dire vite, on peut montrer une forme de détresse sociale et en même temps ne pas forcément penser que c’est moche ou inesthétique. Je ne cherche pas non plus le beau, mais la question du regard et de la forme plastique des choses est essentielle pour moi.
Propos recueillis par Karine Chapert, pour Le Brigadier, Septembre 2014

Les Marchands

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img-4                   3143010930   Joël Pommerat est un auteur intéressant car c’est un écrivain et un metteur en scène. C’est lui qui met en scène ses propres textes avec la Compagnie Louis Brouillard qu’il a crée en 1990. Une femme raconte, elle travaille dans l’usine locale et est percluse de maux de dos qui la torturent. Pourtant elle s’estime heureuse car son amie, elle, n’a pas de travail et cette dernière reste seule chez elle avec son grand fils, assise sur une chaise ou devant la télé.Son amie parle avec les morts, avec ses parents morts, pour elle c’est le monde vrai, « la mort selon elle était le monde vrai.
Aucune angoisse me dit-elle  à l’idée de mourir puisque c’est seulement
alors
que nous commençons à vivre vraiment…
L’usine est menacée de fermeture, les familles vont se retrouver dans la misère et c’est à ce moment-là qu’apparait un homme politique hâbleur et charismatique qui va pousser les habitants à se mobiliser contre la fermeture faisant l’éloge moral du travail:
« Si l’on prive un homme de son travail on le prive de respirer.
A quoi pourrait bien servir notre temps nous dit-il si nous ne l’occupions pas principalement par le travail ?
Car notre temps sans le travail ne serait rien, ne servirait à rien même.
Nous nous en apercevons bien lorsque nous cessons de travailler.
Nous sommes tristes.
Nous nous ennuyons.
Et nous tombons malades.
Oui.
Le travail est un droit mais c’est aussi
un besoin,
pour tous les hommes.
C’est même
notre commerce à tous.
Car c’est par cela que nous vivons.
Nous sommes pareils à des commerçants,
des marchands.
Nous vendons notre travail.
Nous vendons notre temps.
Ce que nous avons de plus précieux.
Notre temps de vie.
Notre vie.
Nous sommes des marchands de notre vie.
Et c’est ça qui est beau,
qui est digne et respectable
et qui nous permet
surtout
de pouvoir nous regarder dans une glace
avec fierté… »
Paradoxalement c’est l’amie de la narratrice au chômage qui est la plus touchée par cette fermeture,  et elle va être amenée à commettre un geste fatal , profondément tragique. C’est une pièce sur le travail, sur ce qu’il représente pour l’individu, sur comment les hommes l’ont investi sur le plan imaginaire, au point de lui attribuer une place centrale dans leur vie et dans la société. Mais cette pièce n’est pas manichéenne au sens de mettre en opposition des opprimés et des oppresseurs, chacun des personnages exprime son opinion sur le travail et cela conduit le lecteur à mener sa propre exploration imaginaire, à interroger ses propres représentations du monde, le visible et l’imaginaire.
La mise en scène est extrêmement forte, elle maintient la tension tout en évitant le pathos, elle fait naviguer côte à côte les vivants et les morts, la réalité sociale et les fantasmes. Elle instaure cette distance par l’omniprésence de la voix-off de la narratrice caverneuse et brouillée, par la pénombre et l’obscurité totale entre chaque saynète, par un décor réduit à quelques chaises, une table, un fauteuil, une télévision, par le fait que pratiquement jamais les acteurs ne parlent, par l’insertion dans cet univers glauque de chansons de variétés romantiques qui glacent le sang plutôt qu’elle ne dérident l’atmosphère. Cela ressemble à du cinéma, à des séquences de cinéma qui alternent paroles inaudibles et vacarme du travail à la chaîne de l’usine.
Ce qui est intéressant chez Pommerat, c’est ce travail sur les mots, les gestes, les corps, les silences. Il veut faire vivre ses spectacles sur des durées les plus longues possible. Il essaie de les rejouer régulièrement. Son idéal serait de rejouer sur 20, 30 ans les mêmes spectacles: c’est un moyen de trouver le temps pour l’incorporation des idées, un vrai temps de maturation pour les esprits et les corps, ce temps où les corps accèdent à l’intelligence. Cette pièce a été jouée pour la première fois en 2006, c’est le dernier volet de la trilogie commencée avec Au monde (2004) et D’Une Seule Main (2005). La reprise de la pièce Les Marchands a permis au spectateur, lui aussi, d’être à l’intérieur d’une situation de coïncidence particulièrement troublante: en ce 8 Novembre 2014, l’écho à la violence des forces de l’ordre a retenti , dehors, dans les rues de Toulouse il y avait une manifestation réprimée brutalement. Et le traitement médiatique du meurtre dans la pièce et ses conséquences sur le peuple et le pouvoir n’est pas sans rappeler par une amère ironie du sort le traitement médiatique du meurtre de Rémi Fraisse, jeune militant écologiste tué à Sivens par une grenade offensive. On ne ressort pas indemne d’une telle représentation.

Des dossiers très bien faits à lire:
http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2720
http://www.theatre-odeon.eu/sites/default/files/pj/DA_Au-Monde_Les-Marchands.pdf