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The Chaser

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serveimageEncore un film coréen dont j’aimerais parler et qui reflète bien les mutations du régime coréen. À la fin de la dictature, les réalisateurs sud coréens vont être confrontés à la réticence du public envers les films tendant à une critique sociale. De ce fait, de plus en plus de jeunes réalisateurs vont passer par les films de genre afin de se libérer des traumatismes dus aux années de sacrifice que représente l’après-guerre sud-coréen. De ce mouvement insolite et de plus en plus populaire, vont se manifester des réalisateurs comme Park Chan-wook, qui est aujourd’hui considéré comme une vraie star dans son pays.Très souvent issus de la KAFA (Korean Academy of Film Arts), ces réalisateurs vont révolutionner le paysage cinématographique de leur pays grâce à des films revisitant le film de genre et créer un nouvel engouement national autour du septième art, rendant certains réalisateurs plus célèbres que leurs acteurs, ce qui est, en Occident tout simplement impensable. Une vraie famille du cinéma sud-coréen va se former autour de réalisateurs comme Park Chan-wook, Kim Jee-woon ou encore Bong Joon-ho, pour être considérée aujourd’hui comme la nouvelle vague des enragés du cinéma sud-coréen qui, par le biais de films parfois gores et malsains, vont réussir à critiquer une société en pleine mutation et en quête d’identité.

On pourrait  qualifier  The Chaser de Séoul killer.
Un ancien flic devenu proxénète confronté à une ­situation criminelle qui le dépasse, un ­serial killer d’autant plus terrifiant qu’il est taciturne, un récit tragique concentré sur vingt-quatre heures : The Chaser reprend tous les ingrédients du film noir hollywoodien, mais avec une outrance typiquement sud-coréenne.
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Pour son premier long métrage, le très doué Na Hong-jin (dont on a apprécié en 2011 le survolté The Murderer) multiplie les scènes violentes, de poursuites, de ralenti, remplies d’hémoglobine  : nous assistons aux meurtres d’un jeune homme impuissant qui se venge sur des prostituées en leur enfonçant des ciseaux dans le crâne à l’aide d’un marteau pour simuler la pénétration qu’il ne parvient pas à faire.  Beaucoup de bagarres,  de noirceur (les scènes nocturnes semblent avoir été tournées à la lampe de poche), plus de cynisme (le héros solitaire face à une police incompétente rappelle l’inspecteur Harry, à la différence qu’il n’est pas flic mais proxénète). Mais aussi, et surtout : plus d’invention visuelle et narrative. Le jeune réalisateur utilise habilement les ruelles ­labyrinthiques de Séoul pour des courses-poursuites à couper le souffle et multiplie fausses pistes et ruptures de ton, avec un sens de la satire sociale et des fulgurances bouffonnes qui rappellent Memories of murder, de Bong Joon-ho. Ce film finit dans une overdose de sang , simplement ou plutôt moralement compensé par l’image de l’enfant dormant qui s’annonce comme un espoir , une rédemption.
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La bande annonce du film
http://www.telerama.fr/cinema/films/the-chaser,366016.php

En cette année France-Corée, un festival de cinéma coréen a eu lieu à  Paris en 2015
http://www.telerama.fr/sortir/les-immanquables-du-festival-du-film-coreen-a-paris,133428.php

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En finir avec Eddy Bellegueule

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serveimage-3 Premier roman de Édouard Louis.Ce livre est autobiographique et retrace l’enfance douloureuse d’un enfant d’un village picard, village perdu et exclu de tout : éducation, hygiène, argent, travail où la violence et l’exclusion sont de mises. Issu d’une fratrie de cinq enfants ,d’ une mère, un temps, visiteuse de personnes âgées à domicile,et d’un père ouvrier puis en arrêt maladie,alcoolique, Eddy est un enfant à part, fragile et efféminé, peu enclin aux jeux masculins. Pourtant,souffrant lui-même de sa différence , il va tout faire pur ressembler aux autres. Devant son impossibilité à changer ce qui lui semble être sa nature profonde (homosexuel), il va trouver un moyen de fuir,l’école,le lycée où il commencera une classe théâtre et échappera à ce qu’il nomme devenu adulte le « déterminisme » social.
Ce livre est cru, d’un réalisme revendiqué qui comme Zola dépeint les conditions de vie déplorables de ces laissés pour compte qui sont encore plus déclassés que les ouvriers. C’est un livre qui comporte deux niveaux de langage,celui de l’auteur adulte qui fait œuvre de sociologue ( il a fait une thèse sur Bourdieu) et qui montre ce milieu d’une manière objective sans trop d’analyse psychologique et celui des habitants de ce village Picard avec des tournures familières, des images crues, des violences verbales à chaque mot. Quand je dis qu’il est écrit d’une manière objective,on sent tout de même la souffrance de cet enfant rejeté,humilié en permanence dans sa famille, au collège,au village à cause de son homosexualité,c’est impensable,c’est insupportable l’idée d’être homosexuel dans ce milieu. Donc,le parti pris est celui de l’enfant qui a supporté cela en souffrant dans sa chair et dans sa tête, rien ne vient racheter cette souffrance, donc l’objectivité n’a pas été possible pour l’écrivain.
Quant au discours revendiqué par Édouard Louis à propos de son livre : redonner une existence à ce milieu social déclassé, montrer ce qu’il vit,leur langage,leur exclusion, certes, mais on ne peut s’empêcher de voir ce livre comme une renaissance psychanalytique indispensable : d’ailleurs ,l’auteur a réellement changé d’identité,il s’appelle Édouard Louis et non plus Eddy Bellegueule, son vrai nom. Ce livre questionne l’identité et le genre, thèmes à la mode car sulfureux.
En tant que lectrice, je me suis retrouvée dans une position que je n’aime pas celle de « voyeuse ». Certes, on ne laisse pas le livre mais il flatte nos instincts les plus bas qui est de voir jusqu’où on va aller dans la violence, jusqu’où l’auteur va aller dans la violence des mots et des scènes , c’est racoleur et j’attends une émotion esthétique.
Quant à ses maîtres,Didier Erribond, Annie Ernaux pour ce qui est du thème du « transfuge de classe », il n’en n’a pas pour l’instant me semble t-il l’étoffe littéraire.

Entre les deux il n’y a rien

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serveimage-1L’usage de la violence politique dans les années 1970, l’éveil à soi-même : le corps est au centre de ce récit majeur dans l’oeuvre de Mathieu Riboulet.
C’est un texte brûlant qui parle des corps masculins avec une une tension, une grâce aussi. De courts fragments s’enchaînent,  pour former un récit porteur de colère : écrire sur les mouvements de contestation des années 1970, l’espoir qu’ils ont suscité, les espaces qu’ils ont ouverts, la révolte qui a levé se transformant, en Allemagne comme en Italie, en action armée. Mathieu Riboulet n’a connu que partiellement cette époque, puisque né trop tard, en 1960, condamné à « prendre le train en marche », quand tout déjà « était plié ».
L’auteur-narrateur raconte l’époque, de l’assassinat de Pierre Overney, en 1972, à celui d’Aldo Moro, en 1978, dit les points historiques culminants, y mêle en écho les événements de sa propre vie, un voyage familial en Pologne, la rencontre de Martin et celle de Massimo à Rome, découpant les deux chronologies comme une fiction. Le « je » du récit est ainsi essentiel.
Réflexion sur l’usage de la violence en politique, celle des militants révolutionnaires autant que celle, implacable, de la répression étatique, récit d’apprentissage, ce roman aigu et lucide raconte dans le même mouvement l’éveil d’un jeune homme à la conscience sexuelle et politique, le narrateur découvrant en même temps le désir homosexuel et la lutte révolutionnaire : « Le sexe, ça n’est pas séparé du monde. », « entre les deux, il n’y a rien ».

Trafic

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ClickHandler REPETITIONS DE TRAFIC

— Scène 1 —

Cette première scène se passe à l’arrière d’un fourgon stationné devant un garage ouvert, les suivantes également. Là se trouvent deux hommes d’une trentaine d’années portant des sweats à capuche et des barbes. On découvre dans leurs échanges qu’ils s’appellent Midch et Fanch, mais tout aussi bien ma couille, ma caille ou mon petit cheval sauvage. Le plus châtain des deux, Midch, tient dans sa main un bout de carton découpé en forme de vieux caméscope analogique à K7 sur lequel il a dessiné au feutre les boutons. Quelques feuilles mortes sont poussées par le vent, c’est l’automne.

MIDCH, plié en deux et filmant quelque chose sur le trottoir avec sa caméra en carton. C’est une vraie dinguerie !

FANCH. Qu’est-ce tu fais ?

MIDCH. Je filme des insectes.

FANCH. Ah !

MIDCH. Y’en a un rouge avec des antennes qui transporte un bout de cheese cake au moins six fois plus gros que lui.

FANCH. Hmm !
MIDCH. Viens voir.
FANCH. Tu devais pas faire un film sur moi plutôt ? MIDCH, se relevant. Ah oui.
Fanch remonte son pantalon.
MIDCH, filmant Fanch. Alors c’est décidé ?

FANCH, sérieux. Oui! Master 1, Boxer 2.5 TD, VW T5 TDI, Transporter T3… J’ai hésité, mais voilà (tapotant la carrosserie de son camion) TRAFIC ! Nouvelle génération, un new-traf comme on dit dans le jargon du fourgon.

Midch filme l’arrière du camion.

FANCH. Tout va changer maintenant.

Midch se déplace à pas chassés et filme le côté droit du camion.

FANCH. Je ne peux plus faire marche arrière.

Midch a disparu, il filme l’avant du camion.
FANCH, criant presque. A NEW-TRAF FOR A NEW LIFE !

MIDCH, réapparaissant par le côté gauche du camion et filmant à nouveau Fanch. Pardon ?

FANCH. C’est de l’anglais.

MIDCH. Ah !

FANCH. C’est obligé en voyage, pour propager.

MIDCH. Pour propager ?

FANCH. Yes ma bitch.

MIDCH. Et on peut savoir quoi ?

REPETITIONS DE TRAFICFANCH. Yessss !

MIDCH, effectuant un gros plan sur le visage de Fanch. NOUS T’ÉCOUTONS.

FANCH. Faut pas croire, vivre en camion c’est pas juste vivre en camion : c’est subversif. Y’a plus de limites, on roule, on roule, on s’arrête n’importe où, on est free.

MIDCH. Laisse-moi pouffer !

FANCH. Écoute ma caille fourrée, on a 30 passé, on est né ici, on va pas y crever aussi, j’étouffe là. (Il serre son cou des deux mains jusqu’à s’étrangler la voix) Ça comprime, comme ça. Je respire plus, c’est l’horreur, je dois me tirer, j’te jure.

MIDCH. C’est ta mère qui va être contente.

FANCH. Ici on a fait le tour, des pavillons à perte de vue, et même pas tu peux rencontrer des nouveaux gens, ici tout le monde est d’ici, et nous les premiers, et bientôt 32, et 33, 34, 35, 36, 37, 38

Un temps.

LE MÊME, décidé. Je pars aux USA.

MIDCH. What ?

FANCH. Aux États-Unis d’Amérique.

Un temps.

À cause de la langue : l’américain c’est plus facile à comprendre, c’est pas comme l’anglais, l’américain c’est comme du français en fait.

MIDCH. Ah !

Fanch acquiesce.

MIDCH. Alors tu pars aux USA en camion ?

FANCH. J’peux plus faire marche arrière, maintenant c’est tout en camion.

MIDCH. T’as pas l’air de visualiser la difficulté, va chercher une mappemonde.

FANCH. Te moque pas, moi dans mon camion, mon camion dans la soute d’un ferryboat et hop.

MIDCH, l’air soudain dégoûté. Se libérer d’ici pour aller aux U.S.A !
Il balance au loin son caméscope en carton, s’enfonce deux doigts dans

le fond de la gorge et fait semblant de vomir.

LE MÊME. La Chine encore j’dis pas, mais les U.S.A.

FANCH. Oh les U.S.A je m’en tape en vrai. Si j’habitais là-bas, je ferais sûrement tout pout venir ici, c’est comme les cheveux, les frisés veulent être raides et… (Ouvrant les portes arrières du camion) Quand même NEW YORK CITY ça doit être quelque chose! Tu baisses ta vitre et tu regardes en vrai la destruction des Twin Towers, des trucs comme ça, t’es dans l’histoire pour une fois, pas à- côté.

MIDCH. Elle est périmée ton histoire.

FANCH. Elles fument encore.
MIDCH. C’est toi qui fumes.
FANCH. T’en veux une ?

MIDCH. Non.

FANCH. Tu veux rentrer ?

MIDCH. Oui.

FANCH. Par contre faut enlever ses chaussures.

Midch se baisse pour délasser les siennes.

FANCH. Je rigole.

MIDCH, se relevant. Ah !

FANCH. C’est pas comme chez ta mère dans mon camion, y’a pas des patins qui t’attendent à l’entrée, allez grimpe.

Midch monte, Fanch lui palpe les fesses.

FANCH. T’as pris, non ?

Midch se retourne, courbé, le toit est trop bas pour qu’il se tienne droit.

MIDCH. Ça se voit ?
FANCH. Ça saute aux yeux.
MIDCH, montrant ses fesses. Je prends localisé.

Après Feux d’August Stramm et Ciseaux, papier, caillou de Daniel Keene accueillis au TNT, Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau s’amusent avec cette fable joyeusement désabusée et sensiblement irrévérencieuse de Yoann Thommerel.
Un road-movie d’aujourd’hui dans une langue drôle et foisonnante, lucide et empathique.
Mes personnages sont deux trentenvisuel_9081-size-1aires un peu désoeuvrés : Midch et Fanch (on les confond souvent, ce qui n’a qu’assez peu d’importance au fond). Ils traversent les saisons à l’arrière d’un camion toujours stationné devant le même garage. Un jour, il sera aménagé et Fanch vivra dedans, il étouffe ici, et faut pas croire, vivre en camion c’est pas juste vivre en camion : c’est subversif. Une seule solution : PARTIR. Mais les entraves sont nombreuses et changer de vie s’avère plus compliqué que prévu. Alors, en attendant le nouveau départ, le vrai, les personnages – et le récit avec eux – s’autorisent quelques sorties de route, C’EST TOUJOURS ÇA DE PRIS.
J’ai voulu avec ce texte explorer une forme littéraire imbriquant les genres, le théâtre et le roman principalement. Au découpage en scènes, aux dialogues et aux didascalies propres à l’écriture dramatique s’ajoute une voix narrative sortie de nulle part. Cette dernière n’a, a priori, rien à faire dans une pièce de théâtre, elle appartient au roman.
Trafic est une pièce de théâtre contaminée par du roman (à moins que ce ne soit l’inverse), par la poésie aussi.
Une pièce de théâtre un peu queer en somme.
Que Trafic soit aujourd’hui mis en scène m’excite beaucoup.
Au cinéma, pour faire crisser et faire fumer les pneus d’un camion dans une scène de cascade, on les enduit de silicone. J’imagine qu’on peut faire à peu près la même chose sur un plateau. J’imagine aussi que ce n’est pas une mince affaire. Ce qu’il y a de bien dorénavant, c’est que ce n’est plus uniquement mon problème.

Yoann Thommerel

La pièce

Midch et Fanch, Laurel et Hardy des années web 2.0, Vladimir et Estragon du 21ème siècle, héros de la débrouille à la Mark Twain, à la Kerouac, de toutes les époques finalement, voyageurs immobiles, en attente, dans un monde qui n’est que vitesse, transmission, circulation, échange de marchandises, d’informations, de savoirs, d’anecdotes sans importance…

Ils nous touchent, nous les connaissons, nous les avons connus, héritiers des utopies passées, le grand départ, larguer les amarres, partir à l’aventure… Mais aujourd’hui paradoxalement quelque chose s’est inversé : de partout le monde vient à nous, nous savons tout à chaque seconde de ce qui se passe à l’autre bout de la planète, et en même temps le monde s’est rétréci, dans de nombreux points du globe il n’est plus possible de circuler librement… Et d’ailleurs ce lointain est-­‐il si désirable ? Sinon pour échapper à la tristesse et à la pesanteur de ce que nous vivons ici…

A leur manière Midch et Fanch tentent d’échapper à leur existence peu reluisante, de garder une part de rêve et donc de désir – c’est le plus difficile, non ? – Et changer de vie reste une entreprise toujours aussi compliquée dans notre époque surchargée du poids des responsabilités individuelles, des plaintes et des craintes qui se font écho à l’infini, – suis-­‐je assez performant, au travail, avec mes enfants, avec mes amis, physiquement, moralement, sexuellement ? – mais également époque où ce n’est plus guère par plaisir, principe, idéologie ou philosophie, que l’on choisit de « faire la route » sans argent, sans sécurité… Et quand bien même, en aurions‐nous l’énergie ?

Dans ce marasme, Midch et Fanch, sortes de disciples involontaires de Diogène, essaient de se mouvoir, de penser, de garder l’espoir d’un chemin de traverse possible, de trouver l’énergie d’exister par eux‐mêmes, d’être adultes… coincés entre leurs aînés de Mai 68, et les adolescents, tels la fille de Fanch, sans cesse en révolte sans bien savoir contre quoi ou qui…

Yoann Thommerel avec beaucoup d’humour, et une grande tendresse pour  ses semi-loosers non flamboyants, fragiles et inquiets, immatures pour toujours, nous met face au grand vide de la seule proposition qui nous a été assénée depuis 30 ans : fin de l’Histoire, fin de la politique. Plus de passé, pas d’avenir…

Il le fait joyeusement, son écriture tente d’élaborer un théâtre hybride, qui ne se laisse jamais enfermer dans un effet de mode, ou des codes, toujours en train de déraper, de s’inventer, d’ouvrir des « dossiers » et « sous‐dossiers » comme autant de portes qui donnent accès à de l’imaginaire, à du multiple, à de la contradiction. Que peut‐on rêver de mieux au théâtre aujourd’hui que de proliférer dans tous les sens, avec vitalité ? C’est l’urgence.

Marie‐Christine Soma – Février 2013

Qui touche à mon corps je le tue

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th-1 Une nuit, de l’aube à l’aube en passant par midi, 16h, 22h comme autant d’heures attente qui scellent un destin. Celui de Marie G., « faiseuse d’anges », avorteuse de la première moitié du XXème siècle qui attend son exécution, celui de Henri D. exécuteur, bourreau qui tranchera la tête de marie et celui de Lucie l. qui attend dans l’obscurité de sa chambre, les effets de l’avortement qu’elle vient de subir.
C’est un  texte écrit à la troisième personne par un narrateur omniscient qui  essaie de manière inconfortable, provocante et crue, d’évoquer les cas de conscience de ces 3 personnages, face à l’acte de donner la mort sans haine. Ce sont des réflexions sur les souffrances du corps d’abord, sur l’idée qu’on est seul, toujours seul dans sa souffrance, et lorsqu’elle est intenable, on se détache, on met une distance invisible entre soi et le monde. Les trois protagonistes se rejoignent alors dans leur singularité et ont « … mal dans (leur) chair ».
 » …on sait que Lucie est seule avec sa douleur, elle a mal dans sa chair et dans ses mots, sa chair, c’est le premier mot sa, qui compte le plus. Qui peut prendre sa douleur ? Qui peut la lui voler ?Qui peut prendre sa chair ? »
Une réflexion très intéressante sur l’histoire de l’avortement en France par Valentine Goby.

Nouons-nous

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C_Nouons-nous_8814Le titre d’Emmanuelle Pagano ressemble à un palindrome imparfait car cette invitation à s’enlacer n’entraîne pas forcément un rapprochement réciproque et révèle plus la difficulté et l’imperfection de nos relations. Relations que l’on aimerait fusionnelles , nouées mais qui restent compliquées et insatisfaites, noueuses. Ce livre se compose d’une multitude de fragments de vie amoureuse insistant sur les  gestes d’amour, les moments d’harmonie mais aussi sur les ruptures, les fausses routes, les départs: « L’aimer c’est m’inquiéter. L’air devient solide dans ma gorge. Mon ventre contient des objets qui pèsent. J’essaie de trouver des occupations pour mon corps. Marcher, cuisiner, laver les sols et le linge. J’essaie de penser à des choses insignifiantes, de remplacer mon inquiétude pleine, pleine de lui, par de petites préoccupations légères, inoffensives. Mais il m’inquiète à la gorge, au ventre, dès que je m’arrête. Et mon corps alors me rappelle le poids, au ventre, à la gorge, ce poids qui est de l’aimer. »,  » Je me suis entêtée dix ans dans ses bras comme entre deux murs »,  » elle examine le contenu de sa tasse sans le boire, sans parler. Nous sommes venus dans ce bar à la sortie du tribunal prendre un dernier verre ensemble. Nous sommes divorcés depuis quelques minutes. Devant son café elle regarde notre passé et moi je la regarde. »

Fragments de vie rapportés au présent et à la première personne, mais une voix multiple, tour à tour, celle d’une femme, d’un homme, d’un jeune, d’un vieux, d’un hétérosexuel, d’un homosexuel. Emmanuelle Pagano excelle dans ce brouillage des points de vue comme pour mieux éclairer l’universalité de nos sensations, de nos attitudes dans l’amour alors que chacun de nous les croit singulières. La vie en couple impose une promiscuité amoureuse qui bouleverse nos habitudes, nos sentiments. La langue d’Emmanuelle Pagano met à nu cette intimité qui énerve ou qui émeut: les poils ou cheveux qui traînent, les odeurs des peaux, des corps, les grains de beauté … Ce serait presque comme le versant romanesque de Fragments d’un discours amoureux de Barthes.

Ces fragments sont des souvenirs qui rapportent aussi les paroles échangées dans le couple souvent anodines pour l’un mais parfois assassines pour l’autre jusqu’à devenir obsessionnelles avec cette impression de malentendu , cette impression que l’on n’arrive pas à s’inscrire dans les mots de l’autre. La voix aimée n’existe plus alors que comme un prolongement sonore et dynamique du sentiment. Ces fragments , aphorismes ou textes de deux pages laissent par leur forme même la possibilité au lecteur de s’inscrire dans ces blancs, de s’identifier aux personnages ou de se demander : jusqu’où peut-on aller par amour ? où s’arrête l’intimité quand on laisse l’autre envahir sa sphère privée ? A plusieurs reprises, il y a confusion. Et si ces voix n’étaient après tout que celle de l’écrivain qui, de manière impudique et mystérieuse, montre qu’écrire c’est aimer l’autre, comme le prolongement de l’avant-dernier livre d’Emmanuelle Pagano L’absence d’Oiseaux d’eau. quelques beaux passages sur la voix :  » En parlant aux autres, j’ai réalisé que je n’avais plus du tout la même voix, c’était une voix de trop pleuré , ruinée par le chant des larmes, rauque et étouffée, ne parvenant qu’à peine à l’extérieur. », « Elle est professeur en collège. Pour se faire entendre dans une classe remplie d’élèves bruyants, elle a posé sa voix différemment depuis des années. Elle l’a fait progressivement, d’abord en tâtonnant et sans même s’en rendre compte. En poussant la glotte vers le haut pour parler à son petit monde agité, elle fait résonner les fosses nasales, le sinus, toute cette partie du visage que les chanteurs lyriques appellent « la maschera ». Elle est ma femme au masque. J’aime tellement sa voix. Je suis sensible à tous les sons, je suis technicien de studio. J’ai entendu sa voix se transformer petit à petit. Quand elle fait cours, le volume de sa voix augmente sans qu’elle ait besoin de crier, elle se renforce dans les moyens-aigus, le spectre s’enrichit et le son en devient plus présent. Elle module la voix dans le registre selon qu’elle est à la maison ou en classe. Quand elle rentre le soir, elle a parfois encore sa voix de travail, pluie puissante que l’autre, et puis elle l’ajuste. Elle prend sa voix de nous ».

Et toujours l’image poétique pour dire la souffrance, la souffrance des corps, des corps empêchés comme elle disait dans son ancien blog, par des maladies, des handicaps, des violences, des trahisons, des corps empêchés dont l’existence se résume parfois à la présence d’objets banals et quotidiens: des copeaux de bois, du produit pour les vitres, une clochette, un foulard, une valise… (voir l’énumération de la quatrième de couverture). Il y a ceux qui partent, ceux qui restent malgré tout, ceux qui meurent… « Je suis allée à la clinique pour attacher son âme et la ramener à la maison. J’avais pris du fil pour la guider. Une grosse pelote de fil long, solide. Je me suis approchée de lui, je l’ai caressé une dernière fois, j’ai posé ma bouche sur ses paupières déjà froides, puis j’ai pris son poignet pour y nouer le fil, comme j’avais vu faire ma grand-mère au poignet de mon grand-père à l’hôpital du pays. Depuis ce bracelet, j’ai déroulé la pelote dans la chambre, dans les couloirs de la clinique, jusqu’à la cour où un taxi m’attendait. Je me moquais des regards et des questions. J’ai tenu le fil à travers la vitre baissée de la voiture, tout le long du trajet il m’a suivie sur la route. Je lui parlais, je lui disais de m’accompagner, de revenir à la maison. Je demandais au chauffeur de rouler tout doucement pour que le fil ne casse pas. Je suis descendue sans lâcher la pelote, elle était presque finie, je suis entrée dans la maison, j’ai continué à la dévider jusqu’à la chambre, jusqu’au lit. J’ai couché la fin du fil dans nos draps. »

Rien ne s’oublie, tout laisse des traces, des cicatrices. Mais on se construit aujourd’hui avec les failles d’autrefois. Il y a un avenir, c’est « la présence d’oiseaux d’eau ». Le dernier fragment est beau :  » Des oiseaux se posent, je ne sais pas d’où viennent tous ces oiseaux, des rouges-gorges, des moineaux, des mésanges, des pinsons, et même des pies, des hirondelles, des mouettes, des oiseaux de vignes et d’herbes, des oiseaux de lacs et de ruisseaux, des oiseaux de haute altitude et de mer; des oiseaux de forêt et de clairières, des oiseaux de plus loin encore, des colibris. Ils sont là, près de lui, les ailes au repos, si menus pour certains qu’ils tiennent sur un seul galet, et de galet en galet ils sautillent jusqu’à lui, de galet en galet sans voler, ils s’avancent, grimpent sur ses mollets, escaladent ses jambes jusqu’aux genoux, explorent ses cuisses, ses poignets, ses bras, se posent sur ses épaules, sur sa tête nue, regardent ses croquis. Et chantent. »

Les Prostituées Philosophes

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31PYMYJ1CML         Leslie Kaplan dans ce deuxième opus de sa série « Depuis Maintenant » nous livre sa vision rétrospective de Mai 68, expérience décisive pour elle.

Une multitude d’histoires se croisent dans ce livre. Tout d’abord, celle essentielle de Thomas et de son père Stanley qui s’occupe de son fils  sans s’en préoccuper vraiment,  englué qu’il est dans ses désirs narcissiques de réussite. Il paie un appartement à son fils dans lequel Thomas, pour calmer sa douleur et sa violence, casse tout et met tous les débris en tas dans chacune des pièces. Il invite même son père à venir admirer le désastre et la phrase inscrite sur le mur «mon père est un assassin» ne parvient même pas à remettre les deux sur une route commune.

Une belle histoire également est celle de Thomas avec Zoé, deux jeunes gens qui se trouvent, se parlent et se comprennent.

Ils se retrouvent tous sur une péniche tenue par Marie-Claude, le travesti des Prostituées philosophes.

Ce livre est raconté par une narratrice amie de la mère de Zoé:

Voilà le début.

Comment est-ce que je le connais, ce début? C’est Zoé qui me l’a raconté. Je suis une amie de sa mère, une amie d’enfance, et j’aime Zoé comme la fille que je n’ai pas eue. Elle passe, elle me tient au courant, et moi, je l’écoute, je lui parle, je l’emmène au cinéma, je lui donne des livres. Je l’aime. Je l’imagine, je pense à elle.J’adore penser à elle, à sa vie, à toutes ses vies possibles.

Zoé a quinze ans, un ans de moins que Thomas. Elle est fine, maligne, parfois très emmerdante. Pour qui, emmerdante? pour ses parents, sans doute, pour ses professeurs. Elle discute tout, cette fille. Mais peu importe. C’est Zoé qui nous emmène dans cette histoire.

Souvent chez Leslie Kaplan , la prise en charge de la narration est faite par une tierce personne qui ne participe pas directement à l’histoire mais qui en est un témoin privilégié comme si elle assistait de manière impudique voire indécente à l’intimité des personnages.

Ces multiples récits posent des questions sur l’identité, les limites, le poids de l’héritage, les valeurs...