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Le stratagème de la lamproie

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iu-4Toujours dans ma lecture estivale de polars au féminin. Je n’ai pas été attirée par le style policier d’espionnage scientifique et politique: ce livre est le troisième opus des aventures de Léo et de son équipe pour démasquer les intigues géopolitiques, les luttes d’influence, les guerres secrètes entres Etats et multinationales pour la captation des ressources énergétiques mondiales. Cristal Défense et La Face cachée des miroirs avaient pour thèmes l’agriculture et les semences transgéniques, cette troisième saison aborde les ressources minières et les hydrocarbures. Le stratagème de la lamproie, c’est une technique d’espionnage venant de « ce poisson visqueux et verdâtre qui se fond dans le paysage marin, s’accroche aux rochers, puis, quand il a patiemment choisi sa proie, se rapproche au plus près et se colle sur elle, avant d’en siphonner le sang avec ses multiples orifices. »
Pourtant, les affaires politico-financières m’intéressent, la géopolitique  aussi, et le fait que Léo soit une femme portant un prénom d’homme, cela aurait dû me plaire…

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La vie de Galilée

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Cette pièce est une biographie théâtrale de Galilée . Bertolt Brecht s’empare de Galilée, qui après Giordano Bruno et Copernic a soutenu que la Terre n’était plus le centre du monde, tournait sur elle-même et autour du soleil. Théorie de l’héliocentrisme en opposition avec celle de l’Eglise (géocentrisme)prônant la toute puissance de Dieu sur Terre, soutenant que Dieu seul détient la Vérité, lui seul connait et fait fonctionner l’univers.
C’est une controverse majeure qui oppose les partisans des sciences et ceux de la religion incarnés au XVIème siècle par la très puissante Inquisition.
Bertolt Brecht nous fait rentrer dans l’intimité de Galilée. Il persiste dans ses affirmations bravant les autorités politiques et religieuses pendant le temps où il jouit d’une protection amicale, mais dès que celle-ci disparaît, il n’a plus la force de tenir tête à l’Inquisition et se rétracte pour supporter les dernières années qui lui restent à vivre. Sa fille, Virginia, victime de la réputation « hérétique » de son père, ne trouvera jamais de mari, Andrea, son disciple, fils de sa gouvernante Madame Sarti, partira pour la Hollande , emportant sous le manteau « les Discours » de Galilée, manuscrit qui marquera à jamais l’histoire de la Science.
On y trouve notamment cette phrase célèbre, souvent reprise avec des variantes : « Celui qui ne connaît pas la vérité, celui-là n’est qu’un imbécile. Mais celui qui la connaît et la qualifie de mensonge, celui-là est un criminel ». Cependant la pièce a été assez rarement jouée, dans la mesure où elle comprend une quarantaine de personnages et dure environ quatre heures si on la monte dans son intégralité.
C’est néanmoins une œuvre qui tenait une place privilégiée chez Brecht qui n’a cessé de la retravailler jusqu’en 1955.
C’est le thème de la vérité contre l’obscurantisme. Brecht lui-même avait été placé dans une situation historiquement comparable à ce qu’avait vécu Galilée : l’Allemagne nazie — qu’il fuit dès 1933 — imposait sa vérité officielle et faisait plier tous ses contradicteurs : artistes, écrivains, scientifiques, intellectuels, journalistes, hommes politiques… Le parallèle entre la vie de Galilée et celle de l’auteur s’impose.
En quoi le personnage de Galilée est-il représentatif de notre époque ?
Au début des années trente, Brecht pensait écrire une série de pièces sur les grands procès des siècles derniers. Quelques temps après, alors qu’il était déjà en exil, deux scientifiques allemands travaillant sous le régime hitlérien ont découvert la fission de l’atome et ses énormes potentialités.
Galilée, ce scientifique du début de l’ère moderne, fut l’exemple parfait du chercheur dont la découverte dérange son époque. Il menaçait les autorités par ses recherches. Dans le cas des chercheurs allemands, le régime risquait d’en abuser et de les utiliser à des fins mortelles. Les deux situations créent un conflit de conscience que d’autres chercheurs ont connu et connaissent encore.
Evidemment, le problème va au-delà. Que faut-il faire ? Abandonner la recherche scientifique pour le domaine de la technologie? La pratiquer clandestinement et ne la rendre accessible qu’à un nombre restreint de personnes? Ou conclure un pacte avec le pouvoir en place en supposant que le système n’en n’abuse pas? La réponse reste difficile. Le succès de cette pièce montre pourtant à quel point Brecht a su donner une magnifique forme littéraire à ce problème central de l’ère moderne.

J’ai vu cette pièce au TNT de Toulouse en Décembre 2014, mise en scène par François Sivadier dont voici une interview:

Cette mise en scène vous confronte pour la première fois à un texte de Brecht ?

Oui c’est ma première mise en scène d’un texte de Brecht. Mais ce texte ne ressemble pas aux autres textes de Brecht. Deux choses m’ont fasciné : l’humanité qui affleure dans ce texte, et le fait que Galilée embarque avec lui de jeunes disciples qui se retrouvent orphelins à la fin de la pièce. Autre chose, la forme même de la pièce, qui parle d’un conflit entre Galilée et le pouvoir, représenté par l’Eglise, conflit qu’on ne voit pourtant jamais directement. Si Brecht avait voulu nous le montrer il aurait certainement écrit une scène entre Galilée et l’Inquisition, voire le procès de Galilée. Il montre seulement les gens qui attendent pendant le procès. Ce qui l’intéresse n’est pas la reconstitution historique, mais plutôt ce que, politiquement et humainement, le parcours de Galilée va changer.
Qu’est-ce que  Galilée incarne pour Brecht ?
La pièce parle finalement de Brecht. Si nous remplaçons le mot science par le mot théâtre cela devient vertigineux. Galilée incarne une problématique qui a traversé toute l’œuvre de Brecht. Thèmes obsédants chez lui que celui de l’intellectuel dans la société, mais aussi celui de l’artiste par rapport au pouvoir. Thèmes présents dans cette pièce qui porte cette double dimension : l’histoire de Galilée, le monde des sciences et de l’astronomie, d’une part, et ce que Brecht veut aussi raconter à travers cela, d’autre part. Ce que Brecht dit, à certains moments, de la science est presque désinvolte. Il aurait pu écrire une pièce plus complexe, ne serait-ce que parce que l’histoire de Galilée est plus complexe, mais il a d’abord voulu cibler quelque chose de politique.
En affirmant la révolution de la terre autour du soleil, Galilée est… révolutionnaire !
Ce que dit Galilée : le centre n’existe plus, et chacun doit se positionner par rapport à cela. Edward Bond dit que le monde moderne a commencé le jour où Galilée a regardé dans sa lunette, et que pour être humain il faut savoir où nous nous trouvons. Donc, à partir du moment où Galilée dit que nous ne savons pas exactement où est notre place, et que la terre n’est pas au centre, cela change tout, politiquement, et humainement. Chacun est obligé de se définir par rapport à cela.
Le théâtre  de Brecht est-il si didactique et  démonstratif ?
Brecht n’a jamais voulu cela. Cette réputation vient de la façon dont beaucoup de gens ont monté ses pièces en France, y compris ceux qui l’aimaient. C’est un théâtre de texte mais j’ai tendance à penser que l’écriture et la parole doivent être organiques. Galilée n’est pas présenté comme un vieux savant entouré de bouquins mais comme quelqu’un qui raisonne par les sens. Il n’a jamais autant d’idées que quand il est en train de manger. Lire la pièce ainsi change beaucoup de choses. Pour moi la pensée au théâtre est une matière forte, et pas intellectuelle. Les gens qui parlent dans La Vie de Galilée touchent à un sujet qui leur donne, au sens propre comme au figuré, le vertige.

Galilée met le monde cul par dessus tête…
La pièce n’oppose pas le pouvoir qui aurait tort et Galilée qui aurait raison. Tout le monde pense que Galilée peut avoir raison. Le problème est plutôt ce qu’il faut dire et ce que cela va changer. Quel monde, quelle société peut-on reconstruire à partir de cela ? Chacun travaille avec cette question envisagée de différents points de vue. Pour certains, c’est un monde absolument impossible. Et en disant cela Brecht propose également un monde comme cela. Il voulait être l’Einstein du théâtre, inventer un nouveau théâtre, changer le centre du théâtre. C’est comme si Galilée disait nous allons inventer un nouveau théâtre, changer les règles et pendant toute la pièce nous nous demandons si cela est possible et si même nous arriverons physiquement à tenir debout dans cet univers-là. Par exemple, chose inouïe, le petit moine qui dit : « ma famille, ce sont des paysans malheureux mais c’est un malheur organisé ». Si nous levons cela ils vont être déstabilisé, perdus, ils ont besoin d’avoir un ordre quel qu’il soit…

Galilée est Brecht ?
C’est aussi avec la raison et l’imagination que se fait le théâtre, comme le note Edward Bond. Galilée travaillant aux questions qui l’obsèdent, c’est pour Brecht un formidable moyen de parler de lui. Plusieurs versions de la pièce ont vu le jour : une première ou Brecht faisait de Galilée un héros, celui qui se rétracte devant l’inquisition et qui réussit quand même à travailler, bien qu’il soit pratiquement prisonnier de l’Inquisition. Pendant que Brecht travaillait à la version américaine de la pièce avec Charles Laughton, le bombardement atomique d’Hiroshima eut lieu. Brecht changea alors sa vision du personnage et notamment le monologue de la fin : Galilée s’accuse d’avoir trahi la science, d’avoir pensé que la science pouvait vivre dans son petit monde, indépendamment des modes de production et du politique. Et, donc, il accuse Galilée d’être un traître irresponsable. Galilée dit : j’ai inventé un nouveau système du monde, ce qui en est fait après ne me regarde pas. Brecht dit que cette position est impardonnable. C’est la question de la responsabilité.
Galilée est donc un  personnage très complexe ?
Oui, il a besoin du pouvoir, de travailler avec le pouvoir. Contradiction que Brecht devait porter en lui : pensons à la complexité des rapports qu’il entretenait avec le pouvoir dictatorial en RDA… Il n’y a pas d’un côté l’Eglise et de l’autre Galilée. Ils parlent de la même chose, emploient les mêmes formules, les mêmes mots. Galilée est un fils fidèle de l’Eglise. Ils emploient le mot raison bien qu’il n’ait pas le même sens dans la bouche des uns ou des autres…

Finalement les spectateurs doivent sortir de la représentation en se demandant comment juger Galilée. Pourtant, ce qui est au centre de la pièce n’est pas Galilée, mais les questions que pose Galilée. Quant à la notion de personnages… Pour moi, au théâtre, il n’y a pas de personnages. Simplement les porteurs d’une parole et de différents points de vue. Mais c’est toujours l’auteur qui parle. Dans La Vie de Galilée à certains moments nous avons l’impression d’observer des fonctions, car ce sont des gens qui viennent uniquement développer un point de vue. Pour autant je n’ai pas envie de faire un spectacle où s’échangent des théories. Galilée est toujours en mouvement et parle toujours de mouvement. Il parle de choses très simples et très violentes mais ce n’est jamais théorique. Je le vois comme un poète plutôt que comme un vieux savant…
Quels sont alors vos partis pris de mise en scène et de scénographie ?
J’ai voulu que huit acteurs interprètent la trentaine de rôles pour ne pas traiter la pièce comme une pièce historique mais plutôt comme un petit opéra de chambre… Quelqu’un qui joue un rôle doit pouvoir jouer un autre rôle à un autre moment, mais qui soit simplement la continuation d’une même pensée. Montrer aussi comment cette langue, que je trouve extrêmement charnelle dans la traduction d’Eloi Recoing, et même lyrique, comment cette langue prend vraiment forme, pourquoi elle produit  vraiment un vertige. Oublier ce vertige nous rend explicatifs. Cette pièce recèle évidemment l’écueil de la discussion philosophique… mais pour moi Galilée est un jouisseur de la pensée. Il s’agit de mettre cette pensée au cœur du plateau, arriver à ce qu’on ne voit pas des gens qui discutent, mais comment ils véhiculent des idées, et quels repères ils trouvent. Galilée fait penser à Faust, parallèle évident…

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Le théoriste

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le-theoriste-yves-pages-9782843351013Livre en 5 chapitres de Yves Pagès dans lequel le narrateur essaie de reconstituer à la première personne son enfance de 1 à 10 ans. N’ayant de celle-ci aucun souvenir précis, il soupçonne son père, directeur d’un Institut d’éthologie comparée, de l’avoir utilisé comme cobaye pour ses recherches. Les seules preuves dont il dispose sont les notes de son père qui consignent ses observations tant sur ses animaux de laboratoire, des souris, que sur son propre  fils dans ses premières années. Ces 5 chapitres reprennent dans le désordre chronologique les événements marquants de l’enfance du narrateur. A la fin , une révélation sèmera le doute dans l’esprit du lecteur quitte à refaire le chemin inverse de lecture. A méditer cette citation de Pessoa (elle donnera peut-être un indice au lecteur) : « Les animaux ne savent pas ce qu’ils font: ils naissent, grandissent, vivent et meurent sans pensée, sans réflexion, sans véritable avenir. Mais combien d’hommes vivent différemment des animaux ?  » Le Livre de l’Intranquilité.