Archives de Tag: nature

Ici ça va

Par défaut

Les livres se tiennent la main. entre eux je veux dire. Les livres se rencontrent, s’aiment, se quittent. Les livres correspondent. Communiquent. Ils s’écrivent. Ils s’envoient des courriers, des télégrammes. des lettres du front. Ici ça va est une lettre du front. C’est par ces mots que je commencerais une lettre si j’étais loin, que j’allais bien et que je voulais rassurer quelqu’un. C’est par ces mots que je commence la plupart de mes lettres en fait. Du moins depuis quelques années. Ici ça va est l’histoire d’une reconstruction, d’une rénovation. D’une remise à jour dans le sens d’un retour à la lumière. C’est l’histoire d’une rivière, d’une maison, de deux personnes qui s’aiment, debout, d’une histoire familiale, d’un homme qui se sert de derrière pour regarder devant. C’est un livre qui a la prétention de l’aube, de l’horizon, du recommencement. Un livre comme certains matins. Parfois. Un livre qui veut croire. Je l’ai écrit naturellement (et il n’y a pas beaucoup de choses que je fasse naturellement) après Nos cheveux blanchiront avec nos yeux. Ce n’est pas une suite, mais il lui succède. Il achève. Comme un enfant achève de devenir adulte. Et les bonnes fins sont toujours des débuts.
Thomas Vinauserveimage-25

Juste après la pluie

Par défaut

serveimage-22Thomas Vinau, poète et romancier est un écrivain tout en délicatesse. Ce livre est un ensemble de 280 poèmes , courts et évidents. « Je ne suis pas  manuel. Depuis longtemps je bricole. Des pièces bancales. De l’inutile indispensable. Des mots de peu. Ma poésie n’est pas grand chose. Elle est militante du minuscule, insignifiante, et je l’écris au quotidien, à la mine de rien. »

 

 

 

Certains dimanches de grands vents

Songer
certains dimanches
de grands vents
pleins de poussière
et de lumière
à s’ouvrir le ventre
du sol au plafond
Pour aérer l’intérieur

A ce stade de la nuit

Par défaut

serveimage-9Ce livre a été écrit par Maylis de Kérangal durant l’hiver 2014. Elle est invitée par la FACIM à Chamonix, invitation assortie là encore d’une demande de texte pour la collection »Paysages écrits » chez Guérin.
Ce livre sonde un nom propre Lampedusa, il feuillette son épaisseur sémantique, il le traverse, ou comment un toponyme gorgé d’un imaginaire cinématographique, voluptueux, mélancolique, devient en une nuit le nom du nauifrage, de la mort, celui d’une honte européenne: un nom politique. A la première personne, une femme dans sa cuisine, une nuit , la radio.
C’est un texte qui permet à l’auteur d’éclaircir la portée du paysage dans son imaginaire, paysage comme vecteur et résultante de l’écriture, les lieux comme moteur du récit, la présence magnétique des noms propres.

La végétarienne

Par défaut

La Végétarienne est un recueil de trois nouvelles  écrit par Han Kang: La Végétarienne, La Tache mongole, et L’Arbre en feu (Namu bulkkot). Il a été dit que Han fut obsédée durant ses années universitaires par la poésie de Yi Sang et notamment ce vers : « Je pense que les humains devraient être des plantes », pensant que ce vers fut écrit en réaction face à la colonisation japonaise.
Trois nouvelles qui sont écrites d’un point de vue différents et qui éclairent une même histoire,celle d’une femme qui décide un beau jour de ne plus manger de viande: Yonghye est une Coréenne d’une bonne vingtaine d’années, mariée depuis 5 ans. Une nuit, son mari la trouve pieds nus dans la cuisine, devant le réfrigérateur ouvert dont elle sort toute la viande. Dès qu’elle dort elle rêve de scènes de boucheries atroces où se mêlent cadavres humains et animaux. Yonghye devient alors végétarienne et sa vie bascule complètement.

Ce petit roman de quelque 200 pages est divisé en trois parties dont chacune a un narrateur différent : le mari de Yonghye, le mari de Inhye et enfin Inhye, la sœur de Yonghye. Derrière une simple tranche de vie d’une famille coréenne, l’auteur aborde une multitude de questions sociales qui reflètent bien la société coréenne: la difficulté à ne pas adopter un comportement ,une pensée non-conventionnelle,le pouvoir de la famille, être sans arrêt sous le regard inquisiteur de l’autre qui juge , qui exclut violemment si on ne rentre pas dans le rang. Ce livre montre montre comment, de manière métaphorique , refuser de manger de la viande ,c’est refuser la violence des hommes,leur cruauté mais les conséquences sont lourdes. Pas de pathos mais des constats par touches légères.
J’ai adoré ce roman qui, par son écriture délicate et raffinée, nous fait  sentir le rapport à la nature, à la vie , à la mort , à la normalité comme si le monde végétal laissait plus d’échappatoire que le monde humain ou animal. C’est un constat très pessimiste sur l’existence en Corée. C’est un très beau livre sur les corps, sur la sensualité.

Ligne et Fils (Trilogie des rives, I)

Par défaut

serveimage-1  On retrouve dans ce premier opus de la trilogie qu’Emmanuelle Pagano a commencé à écrire, les motifs qui structurent son univers littéraire : les hauts plateaux de l’Ardèche, les pays froids qu’elles habitent et la vallée de l’Ardèche, les pays chauds dans lesquels elle descend par obligation. Et pour relier ces lieux , la rivière, la Ligne qui d’un torrent ,devient un fleuve qui s’étiole en bas. Elle aime également pénétrer des milieux, des métiers à la marge très techniques qui révèlent une dextérité, une sensualité et qui se rattachent intimement à la nature. Si elle a exploré le travail de sécurisation de falaises, comme l’ancrage de confortement des falaises en bord de route, afin d’éviter les risques d’éboulements (dans Les Adolescents troglodytes),la castanéiculture, culture, récolte, transformation de la châtaigne (Les Mains Gamines), dans ce roman elle s’intéresse à la sériciculture c’est à dire l’élevage du ver à soie qui est lui-même la chenille d’un papillon, le Bombyx mori et à sa transformation en fils dans des filatures. Certes, cette technique appartient à un temps révolu mais elle fait partie intégrante de l’histoire de son pays d’Ardèche. Cette évocation technique permet à l’héroïne de nous présenter son arrière grand-père Alex qui travaillait dans ce domaine, c’est aussi l’occasion pour l’héroïne de nous parler de son propre fils, la filiation passant symboliquement par ce fil de soie (ce fil de soi), par la rivière La Ligne qui mène à la plaine où vit son fils, mais la filiation entre cet ancêtre et son fils vient aussi des mots que l’héroïne trouve pour évoquer ces deux hommes alternativement dans son roman, des mots communs et puis ce mot fils ambivalent , pouvant se prononcer de deux façons.
La trame narrative est que cette mère a laissé presque mourir son fils de déshydratation à l’âge de trois ans donc on lui en a enlevé la garde,il vit chez son père et sa belle-mère.Comme si la destinée de cette femme n’était liée qu’à l’absence ou à la présence de l’eau. Elle a du mal à communiquer avec son fils. Elle occupe son temps à faire des photos de son univers, des chemins qu’elle emprunte,des routes qu’elle parcourt , mais cela n’intéresse personne ou presque.Et lorsqu’on l’appelle à l’hôpital , en bas dans la plaine, car son fils a fait un coma éthylique, ses souvenirs lui reviennent…Elle remonte le fil de l’eau, le fil du temps. Elle parle d’Alex, son arrière grand-père, le fils Ligne (du nom de la rivière) orphelin qui a épousé la fille du moulinier sans amour,plutôt choisi par elle qui voulait diriger la Fabrique. Véritable maîtresse des lieux, elle n’aura qu’un enfant (le grand-père de la narratrice) qui vivra sous sa coupe mais ce fils imposera au monde qui l’entoure despotisme et violence à son tour. Ce grand-père prendra la bonne pour maîtresse parce que c’est plus pratique, sera le nouveau maître des lieux, commençant à introduire les fils de soie artificielle. Il détestera sa fille (la mère de la narratrice) qui partira définitivement à 16 ans s’installant dans une vallée voisine dans un village hippie: la narratrice naîtra.
C’est l’eau qui relie ces mondes, physiquement et temporellement,remonter son cours , c’est remonter le temps. C’est l’eau qui symbolise la vie,le sang qui coule dans les veines , les veines ,ces vallées ,celle de la Ligne et celle de la Baume dans la plaine. On retrouve cette omniprésence de l’eau,un motif récurrent chez Emmanuelle Pagano qui a un haut pouvoir sensuel, rappelant le désir, l’étreinte sexuelle dans l’Absence d’Oiseaux d’eau.
Si la narratrice devient photographe,c’est pour témoigner de la rivière,de ses rives et de ses habitants ,ceux que l’on ne voit pas,c’est pour témoigner du passage du temps, sans doute peut-on y voir une similitude avec l’écriture telle que la conçoit Emmanuelle Pagano : l’importance de l’écriture sensuelle, certes, mais aussi l’écriture documentaire où les termes techniques, géographiques dominent. Ils expliquent un savoir-faire ancestral mais les mots techniques existent aussi par leurs sonorités, leur place dans de longues énumérations:
La fabrique m’étourdit. Bobines, chaîne ourdie,patron, article confectionné, étoffe, pétrole raffiné, polymères, élasthanne, polyamide, filature, moulinage, texturation, guipage, ourdissage, tissage, teinture, ennoblissement, tous les finissages, émerisage, enduction, blanchiment, impression, plissage, apprêts, calandrage, application de poils projetés imitant le velours…
Roman sonore donc , aussi, on entend le bruit de l’eau:
On entendait l’eau.
On entendait, assises contre la roche, la rumeur de la rivière comme celle de la mer dans les coquillages collées aux oreilles. Lorsque l’eau disparaît, son absence nous éblouit, c’est une disparition en blanc, en clair dans les creux, les dédales déshydratés s’éclairent de lits de craie, les cascades minérales, à peine grisées dans le paysage, rayent les pentes, tout dit l’eau disparue. J’essaie parfois de prendre des photos de cette eau évaporée, cette eau spectrale. Cet été-là, la chienne et moi, mous ne la voyions pas seulement, nous prétendions l’entendre, dans les craquements des sols amplifiés par les pavillons naturels des baltes. Nous avions repris notre marche, en sens inverse, et, dévalant avec nous la pente vers le soir, l’eau fantôme partout s’abîmait et chantait faux. Le sol grinçait et gerçait. Nous courions dans les lézardes vocales que nos pas ravivaient.
Roman tactile où les mains s’abîment dans des bassines :
A l’aide d’une poêle trouée, elles prenaient environ cinq cents grammes de cocons secs amenés dans de grands paniers, et les jetaient dans des bassines en cuivre contenant de l’eau portée à quatre-vingt degrés. Les mains encore gamines s’abîmaient au contact des cocons ébouillantés. Elles devaient s’occuper de plusieurs bassines, alignées sur des structures en fonte.

où l’eau du soir caresse :
Lorsque la nuit n’est pas encore entière, l’eau est déjà égale et sombre sur la plage. D’habitude, où il y a l’eau la lumière luit plus longtemps, mais ce soir la rivière est noire avant la terre, noire avant les berges, elle ne prolonge pas le jour. Et très insuffisantes sont les loupiotes des lucioles à son bord. La rivière ne renvoie aucun reflet, ni d’étoiles ni de lune, pourtant le ciel en est maintenant plein, de lumières de nuit, pourtant l’eau n’est pas emportée, elle est lisse et plate. L’eau est une ombre dans l’ombre de la vallée, une nuit plus grave dans la nuit. Et puis, quelque chose se passe, une martre ouvre la nuit dans l’eau. Son corps brun est à peine visible, et les bruits de sa nage plongent sous les sillons qu’elle dessine à la surface de la nuit. C’est une brasse si veloutée et si surprenante que nous la contemplons jusqu’au bout. Elle dure, elle remonte le courant, elle remonte les âges. Dans cette parenthèse ouverte, nous nous déshabillons de tout, et j’ai l’impression que nous n’existons plus, mon fils et moi, qu’enlacés dans la nage de la martre qui noie nos regards dans son sillage de douceur au milieu de l’eau noire. Je nous sens dilués, prêts à la suivre, prêts à nager ensemble derrière et vers elle,vers l’obscurité. Nous entrons. Chaque bras est un dessin de cette parenthèse, chaque bras levé commence et finit le geste d’oubli de l’autre, celui qui retombe, nous nageons deux dans la trace mobile de l’animal, juste avant qu’elle ne soit engloutie. Deux à deux, lui et moi. La nuit de la rivière nous invite nus, et se referme.

Cette écriture sensuelle nous immerge, on sent l’eau s’ouvrir sur sa peau, on ressent la nuit et l’eau qui nous étreignent…

Les pays

Par défaut

9782283024775Quand Claire arrive à Paris , après son enfance dans le Cantal près de Riom-es-Montagne, dans une ferme et son adolescence dans un pensionnat de filles à Saint-Flour, pour suivre à la Sorbonne des études de Lettres classiques, elle découvre un autre monde . Et elle parvient à s’installer dans cet univers urbain et intellectuel tout en gardant à l’intérieur ses prés et ses vaches. Elle habite ces deux pays, elle y est bien, cette errance , ou plutôt ces aller-retours la construisent , la consolident. Claire travaille, elle est perfectionniste et rigoureuse, tant lors de ses emplois d’été à la banque où, en fine observatrice elle s’imprègne des histoires de ses collègues, tant à l’université où elle s’ouvre au savoir, aux livres, aux mondes exotiques qui les peuplent. 3 parties, 3 étapes: la découverte de Paris et du Salon de l’agriculture dans son enfance, l’entrée à l’université, sa vie de professeur.
Des ellipses et toujours cette langue ciselée qui sait rendre le rapport au monde avec tant de nuances. Les gens du Cantal arrivent à Paris à la fin de l’hiver et « C’était le début de Mars, quand la lumière mord aux deux bouts du jour, on le voit on le sent, mais sans pouvoir encore compter tout à fait sur le temps, sans être sûr d’échapper à la grosse tombée de neige, carrée, brutale, qui empêche tout, et vous bloque, avec les billets, les affaires et les sacs préparés la veille, au cordeau, impeccables alignés dans le couloir; vous bloque juste le jour où il faut sortir, s’extraire de ce fin fond du monde qu’est la ferme. »
Quand Claire côtoie la famille de Lucie, une étudiante comme elle mais issue d’ une famille bourgeoise et cultivée, la langue de Marie-Hélène Lafon (Claire ?) devient extrêmement soutenue et riche : «  A sa propre tribu, exsangue et gourmée, rance et compassée, qui s’épuisait à ne pas lui pardonner son mariage, elle avait substitué, pour assouvir son atavique frénésie généalogiste, la lignée des Jaladis qui, avec et par elle, reprenait impulsion et vigueur. »

Quelle émotion de lecture !

La Théorie des Nuages

Par défaut

images

C’est par hasard que je suis tombée sur ce livre en 2005 chez un bouquiniste de Capbreton pendant les vacances d’été. Je ne connaissais pas l’auteur Stéphane Audeguy, il a fait du chemin depuis. C’est un roman poétique et plein de situations fantaisistes. C’est l’histoire de Virginie Latour qui se fait embaucher par un couturier japonais Akira Kumo. Ce dernier lui demande de ranger sa bibliothèque et de lui lire des livres sur les nuages. C’est l’occasion de faire un rapprochement entre les nuages et le monde , semblant être toujours le même mais pourtant jamais identique. Beaucoup de poésie dans l’écriture, très liée à l’observation de la nature, les nuages sont symboles du rêve aussi, de l’inaccessible, de l’imaginaire. Les personnages traversent leur existence comme des poètes. Vous aussi par votre lecture.