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La Cantatrice Chauve

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serveimage J’ai relu La Cantatrice Chauve de Ionesco, courte pièce, ou plutôt anti pièce puisque son auteur déconstruit ce qui fait le théâtre et ses conventions , d’écriture et de mise en scène. Tout d’abord, pas de sujet précis Mr et Mme Smith reçoivent Mr et Mme Jones chez eux, il y a Mary la bonne et arrive le capitaine des pompiers. Ils parlent de rien , enchaînant des répliques sans contenu cohérent , simplement animées par des intentions, la colère, la séduction, la politesse forcée… Des didascalies à la fois précises et floues: un intérieur anglais, une horloge, une porte où l’on sonne. Les répliques des Smith du début  à la fin sont reprises par le couple John, comment si les personnages n’avaient pas d’identité, comme s’ils étaient interchangeables; il n’y a donc pas de construction psychologique des personnages. C’est une déconstruction dans les années 50 du théâtre bourgeois , du théâtre de boulevard : le théâtre de l’absurde critiquant les fausses postures de la bourgeoisie et le caractère vain de leurs discussions, de leurs préoccupations.
La mise en scène de cette pièce a souvent essayé de représenter sur scène ce côté ridicule de la bourgeoisie et ses références au théâtre. Une représentation fameuse, celle de Jean-Luc Lagarce. http://fresques.ina.fr/en-scenes/fiche-media/Scenes00216/la-cantatrice-chauve-mise-en-scene-par-jean-luc-lagarce.html
Laurent Pelly au TNT en Mars 2016 en a donné sa version

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Décor anglais : pièce toute en profondeur tendue sol et murs de tissus écossais, intérieur bourgeois constitué d’une multitude de fauteuils jaunes modernes identiques, dont on peut moduler l’agencement. Une porte au fond s’ouvrant et se fermant grâce à un système sophistiqué composé d’un digicode et d’un écran de surveillance. Décor rappelant Mon Oncle de Jacques Tati. Les personnages aussi avec leur costume : combinaison bleu pétrole pour Mme Smith, robe verte pour Mme Jones, chaussures à talon genre escarpins de couleur argentée ou dorée, costumes-cravates pour les hommes, que des stéréotypes. Comme si nous assistions à une comédie de la bourgeoisie en train de recevoir ses voisins, de la comédie dans la comédie. Le jeu des acteurs est assez nuancé, un peu caricaturé mais pas trop , évitant le rire facile .
Une vidéo du spectacle :https://www.youtube.com/watch?v=-NpzPObZyyE
Le dossier pédagogique : http://www.tnt-cite.com/custom/upload/contenu//Dossier_pedagogique_Cantatrice.pdf
Interview de Ionesco : https://www.youtube.com/watch?v=Qih8bwcfh1U

En finir avec Eddy Bellegueule

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serveimage-3 Premier roman de Édouard Louis.Ce livre est autobiographique et retrace l’enfance douloureuse d’un enfant d’un village picard, village perdu et exclu de tout : éducation, hygiène, argent, travail où la violence et l’exclusion sont de mises. Issu d’une fratrie de cinq enfants ,d’ une mère, un temps, visiteuse de personnes âgées à domicile,et d’un père ouvrier puis en arrêt maladie,alcoolique, Eddy est un enfant à part, fragile et efféminé, peu enclin aux jeux masculins. Pourtant,souffrant lui-même de sa différence , il va tout faire pur ressembler aux autres. Devant son impossibilité à changer ce qui lui semble être sa nature profonde (homosexuel), il va trouver un moyen de fuir,l’école,le lycée où il commencera une classe théâtre et échappera à ce qu’il nomme devenu adulte le « déterminisme » social.
Ce livre est cru, d’un réalisme revendiqué qui comme Zola dépeint les conditions de vie déplorables de ces laissés pour compte qui sont encore plus déclassés que les ouvriers. C’est un livre qui comporte deux niveaux de langage,celui de l’auteur adulte qui fait œuvre de sociologue ( il a fait une thèse sur Bourdieu) et qui montre ce milieu d’une manière objective sans trop d’analyse psychologique et celui des habitants de ce village Picard avec des tournures familières, des images crues, des violences verbales à chaque mot. Quand je dis qu’il est écrit d’une manière objective,on sent tout de même la souffrance de cet enfant rejeté,humilié en permanence dans sa famille, au collège,au village à cause de son homosexualité,c’est impensable,c’est insupportable l’idée d’être homosexuel dans ce milieu. Donc,le parti pris est celui de l’enfant qui a supporté cela en souffrant dans sa chair et dans sa tête, rien ne vient racheter cette souffrance, donc l’objectivité n’a pas été possible pour l’écrivain.
Quant au discours revendiqué par Édouard Louis à propos de son livre : redonner une existence à ce milieu social déclassé, montrer ce qu’il vit,leur langage,leur exclusion, certes, mais on ne peut s’empêcher de voir ce livre comme une renaissance psychanalytique indispensable : d’ailleurs ,l’auteur a réellement changé d’identité,il s’appelle Édouard Louis et non plus Eddy Bellegueule, son vrai nom. Ce livre questionne l’identité et le genre, thèmes à la mode car sulfureux.
En tant que lectrice, je me suis retrouvée dans une position que je n’aime pas celle de « voyeuse ». Certes, on ne laisse pas le livre mais il flatte nos instincts les plus bas qui est de voir jusqu’où on va aller dans la violence, jusqu’où l’auteur va aller dans la violence des mots et des scènes , c’est racoleur et j’attends une émotion esthétique.
Quant à ses maîtres,Didier Erribond, Annie Ernaux pour ce qui est du thème du « transfuge de classe », il n’en n’a pas pour l’instant me semble t-il l’étoffe littéraire.

La Ville

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 Le texte de théâtre de Martin Crimp a été écrit en 2007. On a l’impression au fil de la lecture que ce texte raconte l’histoire de Clair et de Chris, un couple de quarante ans, avec deux enfants qui habitent un pavillon en pleine ville. Elle est traductrice, il est informaticien. il perd son emploi et déprime en restant à la maison , ce qui altére la vie de couple. Elle, en revanche a rencontré un auteur qui la fascine,  Mohamed qui lui raconte une histoire étrange de fille disparue.Il l’invite même à un colloque à Lisbonne sur la traduction. Jenny, la voisine, déboule chez eux et s’épanche de manière délirante sur le sort de son mari, médecin de guerre sur un champ de bataille.  On s’aperçoit vers la fin du texte que , finalement, les personnages très loufoques, sautant d’un délire à l’autre , qui se contredisent dans leurs paroles, ne sont finalement que des personnages littéraires inventés par Clair qui rêve de devenir écrivaine alors qu’elle n’est que traductrice. Les personnages , les lieux évoqués font partie de sa ville intérieure mais ces personnages sont minables , banals, plein de stéréotypes comme si Clair constatait à la fin qu’elle n’était qu’une écrivaine ratée.
Je savais qu’il serait difficile d’atteindre cette ville. Ce ne serait pas comme prendre un avion pour marrakech par exemple, ou lisbonne. Je savais que le voyage pourrait durer des jours ou même peut-être des années. Mais je savais que si j’arrivais à trouver la vie dans ma ville, et si j’étais capable de décrire cette vie, les histoires et les personnages de la vie, alors moi-même-c’est ce que j’imaginais-je pourrais devenir vivante.

Voici la note d’intention de Rémy Barché, metteur en scène, TNT Samedi 10 Janvier 2015:
À la fin de La Ville, comme les Six personnages en quête d’auteur de Pirandello, les quatre figures de la pièce de Crimp sont reléguées dans un continent inconnu, où tout serait frappé d’inexistence. Au moment où chacun éprouve un doute profond quant à sa condition d’être vivant dans un monde réel, Clair avoue que ce qu’ils sont en train de vivre, c’est le brouillon d’une fiction qu’elle a tenté d’écrire. Ils seraient donc des personnages. Mais les personnages d’une histoire que Clair échoue à mettre en forme. La confusion qu’elle ressent devant la complexité du monde rend impossible la tentative d’écrire sa vie. Tous se retrouvent exclus du monde réel, et exclus de la fiction. À la différence des personnages de Pirandello, ceux de Crimp ne se révoltent pas. Les Six personnages en quête d’auteur avaient un « drame », ils trouvaient légitime qu’on leur donne une forme, ceux de La Ville se sentent vides, ils ne voient pas très bien en quoi ils pourraient s’incarner.
Quel est ce monde fascinant et effrayant que décrit Crimp et où il serait impossible de s’incarner ? Il ressemble beaucoup à nos sociétés occidentales. C’est un monde où l’on peut perdre son travail du jour au lendemain, où l’on doit porter un badge pour être reconnu, un monde où la guerre est loin mais fait faire des cauchemars, où les enfants préfèrent se faire saigner que de regarder un merle construire son nid, un monde où l’on craint de mourir d’un cancer, où les mots ont un sens différent pour chacun. Un monde dépourvu de toute profondeur et où la peur est le motif de tous les agissements. La force de l’auteur est qu’il arrive à dépeindre cet univers à travers le délitement du couple que forment Chris et Clair. L’érosion du couple est le symptôme de l’absence de repères de la société dans laquelle ils évoluent. Chacun des deux traverse un moment de crise. Lorsqu’il perd son travail, Christopher sombre dans la dépression, il perd tout sentiment de dignité. Clair en a assez de traduire les mots des autres, mais n’arrive pas écrire avec ses mots à elle. À travers leurs doutes et leur incapacité à les communiquer, c’est tout ce monde en perte de sens que nous fait entrevoir Martin Crimp.
Ce qui est beau et surprenant, c’est que la structure de la pièce elle-même est progressivement contaminée par le malaise des personnages. La Ville est une pièce malade. Chaque scène semble inachevée, les situations se répètent, les personnages agissent de façon absurde… Le texte est plus labyrinthique que linéaire. À travers le personnage de Clair, Crimp semble parler de sa propre incapacité à construire un récit. Il interroge aussi de manière passionnante le statut d’un auteur aujourd’hui. Quel est le rôle d’un écrivain dans cette société de plus en plus superficielle qui s’apparente elle-même à une fiction ? La Ville répond à ces questions par son invention permanente et sa façon de sortir des codes habituels du théâtre. Si la pièce peut susciter l’effroi, elle rassure aussi par sa capacité rare à saisir avec beaucoup d’acuité et de sensibilité cette complexité parfois écrasante du monde.

Rémy Barché

Pour en savoir plus http://www.colline.fr/fr/spectacle/la-ville?page=documents

Histoire d’une vie

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Aharon Appelfeld a 10 ans lorsqu’il s’échappe d’un camp de concentration ukrainien, orphelin, sa longue errance le conduira quatre ans plus tard en Palestine. Plongé dans le silence depuis le début de la guerre, il apprendra une nouvelle langue l’hébreu . C’est un livre poignant qui ne raconte finalement pas la Shoah en elle-même mais qui évoque l’histoire d’une vie .
C’est le récit à la première personne d’une lutte pour reconstituer sa mémoire. Ce livre raconte une lutte pour ne pas perdre sa langue maternelle tout en acceptant d’en faire sienne une autre. C’est un livre , un combat permanent entre présent et le passé, celui de l’enfant juif rescapé des camps. L’écriture est simple économe, à première lecture parfois on a l’impression que c’est même un peu plat mais elle mêle des fragments de mémoire et réflexions sur la langue,la mémoire et l’identité avec une grande finesse et une grande émotion .
Bernard Lévy, le metteur en scène a voulu mettre en scène ce texte qui a priori n’est pas un texte théâtral : il a été adapté pour la scène par Jean-Luc Vincent et dans cette pièce , il n’y a qu’un seul acteur Thierry Bosc qui récite,joue le texte d’un Appelfeld.Nous l’avons vu au grand théâtre d’Albi le Mardi 9 Décembre 2014.
Le décor est une sorte de boîte à images dont les lignes de fuite obliques donnent l’illusion d’optique que l’acteur est bien plus grand que nous, spectateurs.Un espace circonscrit où la parole de l’auteur se déroule vraie ou imaginée ou reconstruite, comme pour signifier la complexité de son univers fictionnel .Bernard Lévy  écrit:  » J‘ai le sentiment que le théâtre peut naître de cette parole , de ce drame constitué par la lutte d’un homme pour devenir lui-même . A travers la voix d’un acteur,la musique si présente dans l’œuvre d’Appelfeld, le mélange des sons et des langues , on pourra faire entendre et amplifier cette écriture unique et donner à voir le combat d’un homme traversé par des forces contradictoires.Paradoxalement, du récit d’une vie si singulière se dégage l’universalité de la quête menée par tout homme : la quête d’une histoire individuelle et personnelle que l’on construit à la fois avec et contre les déterministes historiques et culturels ».
Un extrait de Aharon Appelfeld:

«Je me souviens très peu des six années de guerre, comme si ces six années-là n’avaient
pas été consécutives. Il est exact que parfois, des profondeurs du brouillard épais,
émergent un corps sombre, une main noircie, une chaussure dont il ne reste que des
lambeaux. Ces images, parfois aussi violentes qu’un coup de feu, disparaissent aussitôt,
comme si elles refusaient d’être révélées, et c’est de nouveau le tunnel noir qu’on appelle
la guerre. Ceci concerne le domaine du conscient, mais les paumes des mains, le dos et
les genoux se souviennent plus que la mémoire. Si je savais y puiser, je serais submergé
de visions. J’ai réussi quelquefois à écouter mon corps et j’ai écrit ainsi quelques cha-
pitres, mais eux aussi ne sont que les fragments d’une réalité trouble enfouie en moi à
jamais ».

Le Psychanalyste

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warhol_freud     A travers les voix des patients de Simon, l’auteur nous offre une esquisse d’humanité, fragile, blessée parfois, à la recherche d’un sens, si ce n’est « du » sens.    Drôles  sans forcément le vouloir, émouvants ,  effrayants quelquefois, ces personnages qui nous font furieusement penser à nous évoluent au fil du texte , au fil de leurs mots, à travers cet exercice surprenant qu’est la psychanalyse. Au-delà de la curiosité et de la perpétuelle tentation  d’identification, l’ intimité dévoilée  permet  au lecteur de partager ce je ne sais quoi qui nous relie les uns aux autres ;   une émotion, une complicité, une relation ? Ils cherchent- et ils trouvent pour certains- ce qui fait mal, ce qui s’est inscrit un jour, en  eux et qui les enferme.

Le pouvoir des mots, l’inscription d’un sens dans le réel , la sensation de libération émergent au fil des pages comme une évidence, non dogmatique, aussi volatile que les souvenirs qui émergent à la surface des consciences. Une grande leçon de compréhension servie par un style qui épouse  les émotions                                                                            à la   perfection.

La Barque le soir

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14984b62c330656ec182f9118c7babfd-300x300LA BARQUE LE SOIR (Claude REGY) 2012

 

C’est grâce à mon professeur de français monsieur Jounnenc quand j’étais en seconde que j’ai découvert et lu cet auteur norvégien avec « Palais de glace ». J’en garde une forte émotion aussi vivace que le souvenir de cet homme , notre professeur au lycée Champollion à Grenoble . Je crois que je lui dois en partie ma vocation d’enseignante de lettres. Donc, Tarjei Vesaas à Toulouse, j’ai foncé ! J’ai lu ce texte, pas facile.  La Barque le soir, publiée en 1968 et curieusement restée inédite en français est une œuvre fondamentale, crépusculaire. Appelée  » roman  » par son auteur, il s’agit plutôt d’amples réminiscence poétiques semi-autobiographiques. Il révise les thèmes qui ont accompagnés sa vie de créateur : l’effroi face à l’invisible, la condition spirituelle de l’homme, tandis qu’il brosse son propre portrait psychologique, de sa prise de conscience que l’homme est seul jusqu’à l’acceptation finale de la mort. Mais Vesaas n’est pas un auteur abstrait, fidèle à ses origines, il sait rendre présentes les choses les plus essentielles, les plus élémentaires : du pas d’un cheval dans la neige jusqu’aux variations infinies de la lumière.

Mais il y avait aussi la mise en scène de Claude Régy en Novembre 2012. À demi noyé, presque inconscient, un homme dérive dans une nature troublée par son imaginaire. S’inspirant du roman de Tarjei Vesaas, Claude Régy fait de ce lent cheminement aux frontières de la mort une expérience poétique marquante. Des gestes lents, décomposés, coule t-il au fond ou s’élève t-il vers le haut les bras au ciel ? Une diction ralentie au maximum parfois devenue incompréhensible: l’homme meurt, il est entre deux eaux. Il est seul, il y a beaucoup de silence dans cette nuit qui emporte celui qui se noie, il y a les chiens qui aboient, l’homme répond, où est la frontière entre l’animalité et l’humanité ? Claude Régy tient aussi au cérémonial qu’est la représentation théâtrale: le silence est exigé avant de rentrer dans la salle.

Ce que personne d’autre ne sait
Dans ce texte s’invente un univers vierge parce que se brouillent continûment les frontières : monter et descendre, toucher le fond parmi la vase, émerger à la surface – à peine un quart de visage, le nez seul peut-être.
Respiration – très peu d’air – asphyxie – lutte farouche pour l’interrompre.
Ce qu’on ressent, c’est le trouble constant de l’absence de démarcation.
« Pas une mort violente, mais une mort profonde, silencieuse. »
Une vie profonde, silencieuse. C’est l’écho qu’on entend au loin.
À demi-cadavre, un homme dérive accroché, d’un bras, à un tronc d’arbre qui flotte à la surface d’un fleuve.
Il dérive vers le Sud « comme une conscience blessée ».
Des choses qui viennent d’une autre existence – la sienne sans doute en un autre temps – se déchaînent sur lui.
À moins qu’il ne s’agisse des manifestations d’une existence extérieure à la sienne.
Il s’agit en tout cas d’un déchaînement de forces qui s’opposent à lui, contraint comme il est de s’abandonner au courant.
Vesaas laisse de grands espaces de liberté où peuvent jouer les clés secrètes de notre conscience.
Il écrit un pur poème et nous le ressentons illimité.
Pour l’homme qui navigue – étrange navigation – son reflet dans l’eau et sa propre place tout contre la mort peuvent dire – c’est un moment unique – ce que personne d’autre ne sait. Un cheminement lent au bord de l’inconnaissable.
L’ultime ne finit pas. C’est une ouverture – pour un temps prolongé – à une libre coexistence de la vie et de la mort. Une sorte de permanence est donnée au passage du seuil qui cesse, par là même, d’être fatal et émotionnel.
C’est une aventure du corps et de l’esprit, une expérience à l’extrême du vivant, dans le moment infiniment dilaté de sa rupture.
La dilatation permet l’observation au-delà même du savoir.

Claude Régy, mars 2013

Ô les beaux jours !

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En 2006 , Joël Jouanneau met en scène Mireille Mossé qui apporte beaucoup d’étrangeté et d’humanité au personnage de Winnie, dans «Oh les Beaux Jours» de Beckett, au TNT

 

Le rôle de Winnie dans « Oh les beaux jours » va comme un gant à Mireille Mossé. Comme l’héroïne de Beckett, cette comédienne-fétiche de Joël Jouanneau en impose par une énergie hors du commun qui la pousse à se surpasser sur scène. Transcendée par la mise en scène très poétique de Joël Jouanneau, Mireille Mossé, apporte un supplément d’étrangeté à ce personnage rendu mythique par Madeleine Renaud à la fin de sa vie. Enfoncée jusqu’à la taille dans un monticule de terre, avec éparpillés autour d’elle les vestiges d’un monde disparu -ombrelle, sac, brosse à dent, rouge à lèvres, accessoires divers, et un revolver, « Brownie »- Winnie, apprêtée comme pour un cocktail fait penser à une poupée de collection. Coincée dans son jupon de terre mais loin d’être statique, Mireille Mossé occupe l’espace sans bouger d’un centimètre. Sa voix porte haut et fort le texte étrange de Beckett. Sa silhouette de brindille a l’air de flotter dans l’océan de la nuit noire et sans fin d’« Oh les beaux jours ». La solitude du personnage incarné par ce petit bout de femme, touche en plein coeur. Le public l’ovationne. Se retrouve-t-elle en Winnie ?

MireilleMossé : Winnie est une femme qui va jusqu’au bout, jusqu’à son dernier souffle elle a une joie de vivre, une capacité d’émerveillement, un optimisme extraordinaire. Le genre de personne qui voit toujours la bouteille à moitié pleine. Je suis un peu comme ça moi aussi, mais pas à ce point. Je me suis amusée à repérer le nombre de fois où elle dit des expressions de joie comme « ça qu’est merveilleux » ou « oh oui de grande bonté », il y en a 34. C’est un grand oui à la vie qui de toutes façons est ce qu’elle est, avec un début un milieu et une fin. Il faut l’accepter.

On dit de cette pièce de Beckett que c’est une métaphore de la condition humaine. Qu’en pensez-vous ?

M.M. C’est une réflexion sur le temps qui passe et le fait qu’on choisit chaque jour de vivre ou de ne pas vivre. Le revolver est à portée de main, mais elle ne s’en sert pas. Il y a aussi toutes sortes d’allusions au théâtre. Pour Beckett, la vie c’est du théâtre et réciproquement. Winnie n’existe que par la parole et le regard de l’autre, comme un acteur.

Ce n’est pas pénible de rester coincée comme ça durant 1h30 ?

M.M. Non, car, sans tout vous dévoiler des astuces du décor, sous mon monticule je suis confortablement installée dans un fauteuil. Je l’actionne moi-même quand il y a le tremblement de terre et que Winnie s’enfonce un peu plus dans le sol. Par contre c’est un rôle qui met la pression. Je ne peux pas dépenser mon énergie à tord et à travers dans la journée. Je me contente d’aller nager et de faire un peu de Qi-Gong, une discipline chinoise excellente pour la posture, la respiration et la concentration.

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Une autre mise en scène très impressionnante, celle de Arthur Nauzyciel avec l’actrice argentine Marilu Marini et son accent.La première se fit entendre à l’Odéon, en 1963, et quarante ans après la «naissance» de Winnie dans la chair de Madeleine Renaud, c’est dans ce même théâtre (délocalisé) que Marilu Marini a décidé de porter ses mots. Car c’est sa décision à elle. Car Marilu Marini a décidé de se déplacer, de tordre l’image que nous connaissons d’elle, actrice argentine émigrée à peu près au moment où la Winnie des origines «sortait» de terre dans la mise en scène de Roger Blin —qu’elle avait vue, à l’époque. Comme s’il y avait, par ce geste, l’élégante manière de brouiller l’image convenue de l’actrice excentrique, égérie du Groupe TSE, «dirigée» par le non moins fantasque Alfredo Arias.
La décision de reprendre ce rôle (comme s’il n’y avait qu’une seule Winnie, celle-là même qui se nomme Winnie, avec les mots de Winnie, indélébiles, jusque dans leur essoufflement exposé), la décision de plonger dans ce rôle sonne bien comme un désir de revisitation. Comme si l’actrice avait trouvé dans cette partition l’énergie pour redire, tranquillement, mais fermement, sans s’exposer, pudiquement, la longue route de théâtre d’une vie dont on ne peut pas dire qu’elle ait été tranquille, balancée entre deux mondes, la dictature, l’emprisonnement, l’irruption dans le monde «libre», et le travail harassant de l’actrice, que l’on ne doit surtout pas voir, tant la légèreté virevoltante est le prix à payer, exigeant, parfois cruel, pour être aimé, désiré par le public.
Toute l’affaire d’Oh les Beaux Jours tient dans la réponse à la question que posait Roger Blin: Winnie, est-ce qu’elle émerge de son mamelon, ou est-ce qu’elle s’y enterre? A cette question, le metteur en scène Arthur Nauzyciel (sollicité par Marilu Marini pour l’accompagner dans ce voyage) répond sans ambiguïté: Winnie s’en sort toujours, chaque jour elle s’en sort et tient le coup. Tout est affaire de tenue. C’est la grande leçon de théâtre de Marilu Marini: tout l’acteur tient dans la tenue qu’il observe, cette incroyable discipline qu’il s’auto-administre de seconde en seconde. Il est vrai que Beckett n’est pas le dernier à la recommander, cette tenue, lui qui écrit ses «pièces» pour que tout y soit tenu, contenu, déjà déployé dans le temps même de l’écriture. Maîtrise pourtant bien illusoire, parce que sans la tenue d’une grande actrice, aussi respectée qu’elle soit, dans la moindre de ses (interminables didascalies), la pièce de Beckett ne tient pas, et c’est elle qui s’effondre.
Dans la tenue de Marilu Marini, on s’étonne de découvre une langue si vive, presque joyeuse, voir parfois facétieuse, joueuse toujours. C’est dans son corset de terre, qu’est-ce qui fait tenir Winnie, sinon ces mots, ces mots arrachés qu’elle adresse à Willie, s’il peut l’entendre. La présence de Willie est ici essentielle, et magnifiquement tenue par Marc Toupence, de dos, nu, barré d’une immense cicatrice qui lui remonte, des fesses à la nuque. Une présence qu’on aimerait tant voir reprendre vie, par les mots si bien tenus de Marilu Marini. Une présence qui ressemble sensiblement à la nôtre, devant elle, la regardant nous faire ce don.