Archives de Tag: Histoire

Celui qui revient

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Très belle découverte que cette auteure coréenne Han Kang née en 1970 à Gwangju.
Ce livre rapporte les faits qui se sont déroulés à Gwangju en Mai 1980 : Tout commence le 26 Octobre 1979 avec l’assassinat du président Parker Chung-hee par le chef de la Korean Central IntelligenceAgency (KCIA), c’était un militaire dictateur, alors les Coréens entrevoient l’espoir démocratique. Mais l’espoir est de courte durée : le 12 Décembre 1979, une junte militaire menée par le général Chun Do-hwan s’empare du pouvoir, le 17 Mai 1980, la loi martiale est renforcée. Des troupes paramilitaires prennent possession de toutes les grandes villes,les universités sont fermées. A Gwangju,bastion politique de l’opposition, les étudiants réclament la réouverture de l’Université de Chonnam. Le 18 Mai 1980, ils manifestent dans les rues de Gwangju. Face aux brutalités militaires, la population crée une milice ,prennent les armes et créent l’armée des citoyens de Gwangju. Le 27 Mai, 5 divisions sont lâchées sur la ville. 90 minutes plus tard,le soulèvement démocratique est écrasé dans un bain de sang. Au total 4369 personnes blessées ou arrêtées . 154 morts, 74 disparus. Ceux qui ont été arrêtés ont été torturés et jugés.
L’histoire de ce livre se passe lors de ces jours deMai 1980. Différents chapitres évoquent un groupe de jeunes qui résistent aux militaires et qui identifient les corps des tués pour les rendre aux familles. Puis 10 ans après,dans une maison d’édition, une jeune femme travaille sur un texte censuré, puis 20 ans après ce livre s’écrit. La structure fait passer le lecteur d’une époque à une autre , d’un narrateur à un autre, d’une conscience à une autre : on est au cœur du tourment que ces âmes ont enduré ou endurent quand elles ravivent des souvenirs douloureux. Ce livre est aussi l’occasion pour son auteur  d’évoquer les idéologies autoritaires qui ont présidé à la mise en place de la démocratie coréenne (dans les usines notamment et le mouvement syndicaliste ouvrier) .Le point de vue alterne les « tu », les « vous »,les « je » comme si l’instance  suprême était l’écrivain qui par cette mise en distance, éclaire le rapport à sa propre conscience, comme si le personnage se parlait à lui même , comme si l’auteur faisait revivre ses personnages morts, leur redonnait le pouvoir de témoigner. Mais aussi comme si les personnages dotés d’une vie autonome s’adressaient à l’auteur pour lui dire leur souffrance à se souvenir , à mettre des mots sur les drames.
Sur une trame historique, j’ai adoré le style de l’auteur pur et éthéré empreint de bouddhisme (l’importance de la nature,la réincarnation des âmes mortes…).
Le titre peut s’expliquer aussi par le fait que  le soir du 18 Mai 1980,les forces militaires avaient prévu d’attaquer la préfecture où les corps étaient entreposés pour les faire disparaître et pour  tuer les résistants; seuls quelques résistants avaient décidé de revenir aider dont Tongho: il est revenu malgré  l’insistance de sa mère.

L’Invité

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9782757816844Ce livre fait partie  de la trilogie sur l’histoire de la Corée écrit par Hwang Sok-Yong. L’Invité parle de la guerre de Corée (1950-1953) et de ses séquelles. C’est une guerre que l’on pourrait qualifier de Troisième Guerre Mondiale car elle cristallise sur son sol les oppositions entre deux conceptions du monde: le bloc socialiste et le monde capitaliste. aujourd’hui, cette opposition demeure malgré la chute du Mur de Berlin : il y a toujours une Corée du Nord et une Corée du Sud. Cette guerre de Corée fut aussi une guerre civile entre coréens.
Petit rappel: la Corée a été longtemps une colonie japonaise (depuis 1910) ou les autochtones étaient au bas de l’échelle sociale. Lorsque la deuxième guerre mondiale s’est terminée, le Japon, vaincu car du côté des Allemands, a été évincé. les vainqueurs sont à la fois les Américains et les soviétiques qui se retrouvent nez à nez et veulent chacun affirmer leur présence et dominer.
La période entre 1945 et la guerre de Corée (1950) est agitée. D’un côté, les idées socialistes fleurissent et trouvent un écho chez les ouvriers agricoles pauvres qui avaient été longtemps opprimés par les propriétaires japonais et d’un autre côté, une réaction  conservatrice qui s’organise autour des églises protestantes implantées en Corée par les missionnaires américains depuis le dernier quart du XIXème siècle. Ensuite, ce qui met le feu aux poudres, c’est une réforme agraire qui confisque leurs terres aux propriétaires pour les donner aux paysans. Certains opposants sentant la guerre civile venir, s’enfuient au Sud du pays mais beaucoup restent.
Hwang Sok-Yong est allé en Corée du Nord sans autorisation: il a été emprisonné puis forcé à l’exil en Allemagne et aux Etats-Unis. il montre dans ses livres que les Coréens se sont entretués , revendiquant a posteriori chacun leur statut de victimes.Il veut comprendre comment les gens ont vécu cette période, comment des gens d’une même famille ou d’un même village ont pu, en choisissant le marxisme ou le christianisme s’opposer à mort. Hwang Sok-Yong dit que les deux idéologies sont des importations étrangères: « On peut dire que la modernité, c’est sous la forme du protestantisme et du marxisme que la Corée l’a rencontrée. Le pays, ayant été incapable d’accéder par lui-même à la modernité, ces idéologies lui ont été imposées de l’extérieur.
Christianisme et marxisme sont des hôtes étrangers autrement dit des « invités », l’auteur reprend cette métaphore qu’on donnait avant à la variole, cette maladie redoutable venue elle aussi de l’étranger: ce terme montre combien ces idéologies, ces croyances ont été des fléaux pour la population pendant cette période de la guerre de Corée.
« L’invité » raconte l’histoire d’un pasteur exilé aux Etats-Unis depuis 40 ans Ryu Yosop qui retourne en Corée du nord pour honorer son frère disparu.
Ce livre est construit en 12 chapitres, comme la structure d’un rite chaman de la province de Hwanghae , rite pratiqué pour apaiser l’esprit et l’éloigner de la maladie ou de l’esprit malin. Hwang Sok-Yong s’est inspiré entre autres de ce rite pour l’écriture de son roman, les morts et les vivants parlent et apparaissent simultanément, il y a une multitude de points de vue, ceux des bourreaux et des victimes, points de vie interchangeables. L’auteur nous montre par cette écriture qu’il n’y a ni justes  ni coupables absolus et que les coréens ont encore à faire un travail de deuil par rapport à la guerre de Corée.

ça ira(1) Fin de Louis

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image-loader.phpUne Création théâtrale de Joël Pommerat, texte et mise en scène extraordinaires Octobre 2015 TNT.
Les 1200 députés aux Etats Généraux sont divisés en trois assemblées qui correspondent aux trois catégories sociales de la population française: l’église, la noblesse et le tiers-état.Ces trois assemblées peuvent s’allier entre elles pour créer une majorité. L’Eglise et la noblesse s’allient naturellement depuis toujours. Il y a 60 districts en ce qui concerne la catégorie sociale nommée Tiers Etat. Ces districts élisent des délégués qui élisent eux-mêmes les députés qui les représenteront aux Etats généraux. La Noblesse et le clergé élisent leurs députés sur un mode presque comparable. Certains districts électoraux continuent de se réunir après les élections: des assemblées de quartier se constituent spontanément face à la crise des Etats généraux et aux menaces que le pouvoir fait peser sur la population jugée trop contestataire.
En choisissant ce sujet, Joël Pommerat nous plonge à l’intérieur d’une aventure politique fondatrice de notre société contemporaine: l’avènement de la démocratie.
En dehors des grandes figures et des stéréotypes historiques, l’auteur donne à voir ce processus « révolutionnaire » comme un mouvement collectif, profondément lié à des questions philosophiques et morales conflictuelles.
Si reconstitution il y a , c’est au sens d’une recherche de concret pour faire réapparaître ces événements comme pour la première fois.
Sujet ardu et 3h15 de spectacle mais pas une minute d’ennui. Superbe !

Présentation par Joël Pommerat http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Ca-ira-1-fin-de-Louis/videos/

Entretien avec Joël Pommerat http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Ca-ira-1-fin-de-Louis/videos/media/Ca-ira-1-Fin-de-Louis?autostart

Présentation par Jean-Pierre Jourdain, directeur artistique http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Ca-ira-1-fin-de-Louis/videos/media/Interview-video-de-Jean-Pierre-Jourdain-sur-ca-ira-1-Fin-de-Louis?autostart

Interview de Saadia Bentaieb, comédienne http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Ca-ira-1-fin-de-Louis/videos/media/Interview-pianopanier-de-Saadia-Bentaieb?autostart

Temps glaciaires

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bbc92a647199b832ec90d7cf57074e9e-1427701886   Fred Vargas, efficace mais pas très novatrice dans son dernier livre. Cependant , elle sait maintenir un certain suspense qui me donnait envie de rentrer à la maison alors que je savourais mes vacances estivales au bord de la mer, ou plutôt au milieu de l’Atlantique , sur l’archipel des Açores.
Quel rapport peut-on faire entre Robespierre, l’Islande et un hara? A priori, aucun. Mais c’est sans compter sur le commissaire Adamsberg et son acolyte Danglars. cette histoire regorge d’événements tous aussi inattendus les uns que les autres et de déductions alambiquées dont seul Adamsberg a le secret. Des suspects, des morts qui s’enchaînent, un ancien voyage en Islande qui a mal tourné: 2 morts sur l’île du Renard, apparemment de froid, mais faut-il se fier aux apparences ? D’autres meurtres vont suivre et sur les lieux du crime , un signe mystérieux, une sorte de hiéroglyphe ressemblant à une potence comme si le(s) tueur(s) voulai(en)t donner des indices tout en brouillant les pistes. Des personnages haïssables à souhait, suspects idéaux mais ce serait trop simple…

On apprend des choses sur l’Islande, la Révolution Française et Robespierre, c’est intéressant mais pas transcendant.

Le dépaysement

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9782020974936    Le sujet de ce livre est la France. Il l’a écrit à partir d’incursions faites en divers lieux du territoire,choisis pour être emblématiques d’un certain aspect national interne, soit au contraire parce qu’ils étaient sur des bords. C’est quoi, le « tellement français » ?
D’où l’idée de ce roman virtuel et du choix des lieux comme autant de chapitres et de réflexions historiques, sociales,politiques,esthétiques. Mais quels lieux choisir ? La liste des lieux a été sans cesse raturée, des lieux biffés ou rajoutés. Pour ce qui est du genre,ce livre est un livre composite, comportant différentes vitesses d’écriture, tenant par certains cotés de l’essai et par d’autres du journal de bord, du récit, du poème en prose. L’auteur travaille sur le verbal , le mot et non sur la photographie ou enregistreur numérique. L’enjeu n’est plus le réalisme mais l’impression juste de la chose rencontrée. L’Histoire tient une grande place dans ces récits comme si en observant le présent, on parvenait à remonter l’espace-temps .
Ce qui intéresse aussi Jean-Christophe Bailly c’est comment on a modifié le paysage par l’urbanisation donc par la migration vers des zones de travail devenues parfois zones de logement.
Quand il va un dimanche dans la grande banlieue parisienne, il s’aperçoit de la forte communauté portugaise à Gentilly, jouxtant des hangars où prient des musulmans vers l’avenue Lénine, puis c’est Montrouge le 92, un autre monde, incomparablement plus riche. D’autres visites aux alentours de Paris lui font écrire dans son livre sur la France :

 » Je ne suis ni à Paris, ni en Hollande, ni en Chine mais dans un voyage qui ne peut se poser en aucun de ces points… Une rêverie, une scène de roman, une photographie peut-être, mais que nul n’a prise et que les mots ne peuvent pas prendre, ce n’est pas leur genre, mais je me souviens: le livre que j’écris a pour sujet la France, ma vision de la France c’est cette impression que ce qui rend un pays vivable, quel qu’il soit, c’est la possibilité qu’il laisse à la pensée de le quitter. L’identité définie comme le modèle d’une infinité de départs possibles- peut-être serait-ce cela le socle le plus résistant de la provenance ? »

Il aime à retrouver les traces de ces migrations dans l’observation des paysages périphériques, il remonte le cours de l’histoire en partant du présent , il reconstruit le passé. Ces textes pourraient tout à fait se rapprocher un ouvrage d’art emprunté à la Médiathèque d’Albi « Paysage cosa mentale »de Christine Ollier qui montre des photos de paysages, ouvrage préfacé par Jean-Christophe Bailly. Très belles photographies de Lewis Baltz notamment:

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Les textes de Jean-Christophe Bailly sont  comme autant de tentatives de portrait du paysage français, comment le paysage est un documentaire, comment le paysage peut être critique dans sa dimension socio-économique, social dans sa réflexion environnementale. Mais les textes de Bailly dans « Le dépaysement » offrent une esthétique de l’écriture aussi où affleure le sentiment , une écriture qui met en scène le paysage ,qui structure le regard et le dévoilement du paysage. Ces voyages en train expliquent certes le rythme du récit mais ils sont aussi pour l’auteur un prétexte à la fiction ou à l’arrêt sur image.

Au revoir là-haut

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D’habitude je ne lis jamais les prix littéraires car, n’étant pas dupe, comme de nombreux lecteurs,  du caractère commercial et « politique » de ces distinctions, je préfère lire de la vraie littérature « dé-concertante » pour reprendre encore ce terme de Dominique Viart si bien trouvé. Mais j’ai cédé aux appels de ma propre mère, grande lectrice, et à l’occasion que m’offrait la médiathèque d’Albi d’avoir entre les mains , le Prix Goncourt 2013. Et bien , j’ai aimé ce roman-fleuve de la première guerre mondiale, romanesque à souhait et j’avais hâte de savoir ce que les personnages allaient devenir. Et Pierre Lemaître, que j’ai rencontré à propos de littérature policière à Toulouse en novembre 2014, par sa verve m’a donné envie de découvrir son best- seller. Il a fait comme Stendhal à la fin de ses livres : il a expédié le destin de ces personnages un peu trop vite à mon goût, le lecteur est frustré, mais n’a t-on pas parlé d’une suite ?
Pour donner à d’autres , l’envie de lire ce livre , voici le résumé extrait, je l’avoue de Wikipédia:
Au sortir de la Première Guerre mondiale, deux anciens poilus, Édouard Péricourt (fils de la haute bourgeoisie, dessinateur fantasque et homosexuel rejeté par son père) et Albert Maillard, modeste comptable, font face à l’incapacité de la société française de leur ménager une place. Leur relation naît le 2 novembre 1918, juste avant la fin de la Grande Guerre. Albert est le témoin d’un crime : le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle, aristocrate arriviste qui veut gagner ses galons de capitaine, parvient à lancer une dernière offensive en faisant croire que les Allemands, qui attendent pourtant l’Armistice comme les Français, ont tué deux de ses hommes éclaireurs mais Albert a compris que c’est son lieutenant qui leur a tiré une balle dans le dos. Pendant l’offensive, Pradelle pousse Albert dans un trou d’obus, ce dernier se retrouvant enterré vivant face à une tête de cheval mort. In extremis Édouard sauve Albert d’une mort atroce au prix de sa défiguration par un éclat d’obus, faisant de lui une gueule cassée alors qu’Albert, traumatisé, devient paranoïaque.
Démobilisés, Albert et Édouard, amers, vivent difficilement à Paris. Ces deux laissés-pour-compte se vengent de l’ingratitude de l’État en mettant au point une escroquerie qui prend appui sur l’une des valeurs les plus en vogue de l’après-guerre : le patriotisme. Ils vendent aux municipalités des monuments aux morts fictifs. Quant au lieutenant Pradelle, il profite des nombreux morts inhumés dans des tombes de fortune sur le champ de bataille pour signer un contrat avec l’État qui prévoit de les réinhumer dans des cimetières militaires, vendant « aux collectivités des cercueils remplis de terre et de cailloux, de morceaux de cadavres français, voire de soldats allemands .

Pierre Lemaitre a emprunté le titre de son roman à la dernière lettre adressée à sa femme par le soldat Jean Blanchard injustement fusillé en 1914 et dans laquelle il écrit « Au revoir là-haut ma chère épouse ».
Si l’arnaque des monuments aux morts est inventée par l’auteur, celle du trafic des cercueils se base sur une réalité historique.
À l’issue de la Première Guerre mondiale, la majorité des familles endeuillées souhaite exhumer le corps de leur parent mort au feu afin de l’inhumer dans le cimetière communal mais le gouvernement interdit cette pratique par souci d’hygiène, d’économie et pour ne pas mettre en danger l’intégrité et l’identité des cadavres. Bravant cette interdiction, ces familles entreprennent par elles mêmes ou en faisant appel à des « mercantis de la mort » (entrepreneurs locaux ou « maisons » de pompes funèbres parisiennes, voire des escrocs), à violer les sépultures militaires et ramener clandestinement les restes mortels. Le développement de cette pratique illicite dans les années 1919 et 1920 incite le Ministère de l’Intérieur à prendre des décisions, oscillant entre prévention et répression, jusqu’à la loi du 31 juillet 1920 qui prévoit que la totalité des frais de transfert autorisé des corps de soldats morts sont désormais à la charge de l’État.

Une écriture d’une énergie folle , truculente parfois, une imagination diabolique : je me suis laissée prendre avec plaisir par le romanesque indéniable de l’auteur, très sympathique et malicieux lors de rencontres.

Histoire d’une vie

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Aharon Appelfeld a 10 ans lorsqu’il s’échappe d’un camp de concentration ukrainien, orphelin, sa longue errance le conduira quatre ans plus tard en Palestine. Plongé dans le silence depuis le début de la guerre, il apprendra une nouvelle langue l’hébreu . C’est un livre poignant qui ne raconte finalement pas la Shoah en elle-même mais qui évoque l’histoire d’une vie .
C’est le récit à la première personne d’une lutte pour reconstituer sa mémoire. Ce livre raconte une lutte pour ne pas perdre sa langue maternelle tout en acceptant d’en faire sienne une autre. C’est un livre , un combat permanent entre présent et le passé, celui de l’enfant juif rescapé des camps. L’écriture est simple économe, à première lecture parfois on a l’impression que c’est même un peu plat mais elle mêle des fragments de mémoire et réflexions sur la langue,la mémoire et l’identité avec une grande finesse et une grande émotion .
Bernard Lévy, le metteur en scène a voulu mettre en scène ce texte qui a priori n’est pas un texte théâtral : il a été adapté pour la scène par Jean-Luc Vincent et dans cette pièce , il n’y a qu’un seul acteur Thierry Bosc qui récite,joue le texte d’un Appelfeld.Nous l’avons vu au grand théâtre d’Albi le Mardi 9 Décembre 2014.
Le décor est une sorte de boîte à images dont les lignes de fuite obliques donnent l’illusion d’optique que l’acteur est bien plus grand que nous, spectateurs.Un espace circonscrit où la parole de l’auteur se déroule vraie ou imaginée ou reconstruite, comme pour signifier la complexité de son univers fictionnel .Bernard Lévy  écrit:  » J‘ai le sentiment que le théâtre peut naître de cette parole , de ce drame constitué par la lutte d’un homme pour devenir lui-même . A travers la voix d’un acteur,la musique si présente dans l’œuvre d’Appelfeld, le mélange des sons et des langues , on pourra faire entendre et amplifier cette écriture unique et donner à voir le combat d’un homme traversé par des forces contradictoires.Paradoxalement, du récit d’une vie si singulière se dégage l’universalité de la quête menée par tout homme : la quête d’une histoire individuelle et personnelle que l’on construit à la fois avec et contre les déterministes historiques et culturels ».
Un extrait de Aharon Appelfeld:

«Je me souviens très peu des six années de guerre, comme si ces six années-là n’avaient
pas été consécutives. Il est exact que parfois, des profondeurs du brouillard épais,
émergent un corps sombre, une main noircie, une chaussure dont il ne reste que des
lambeaux. Ces images, parfois aussi violentes qu’un coup de feu, disparaissent aussitôt,
comme si elles refusaient d’être révélées, et c’est de nouveau le tunnel noir qu’on appelle
la guerre. Ceci concerne le domaine du conscient, mais les paumes des mains, le dos et
les genoux se souviennent plus que la mémoire. Si je savais y puiser, je serais submergé
de visions. J’ai réussi quelquefois à écouter mon corps et j’ai écrit ainsi quelques cha-
pitres, mais eux aussi ne sont que les fragments d’une réalité trouble enfouie en moi à
jamais ».