Archives de Tag: guerre

L’envol des cigognes

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Troisième opus de Simon Abkarian après Pénélope , Ô Pénélope et Le Dernier Jour du Jeûne9782330073008 qui évoque un pays déchiré par une guerre civile où l’on sent bien à travers les mots qu’il s’agit d’une guerre au nom d’une religion, d’un côté les extrémistes, de l’autre des gens tolérants et généreux. C’est du côté de ces derniers que se trouve la famille de Nouritsa, la mère et de Théos, le père, famille exemplaire car symbolisant une nation toute entière avec ses enfants, ceux qui combattent (Astrig la fille et son mari Aris), ceux qui fondent des familles et qui fuient le pays en guerre pour mieux le reconstruire ailleurs (Zéla, la fille ainée et Xénos le mari étranger). Cette famille va recueillir Orna, jeune fille emblématique de tous les crimes de guerre, violée et torturée pendant de longues journées qui a réussi à s’enfuir, trompant la vigilance de ses bourreaux. Elle va faire le récit de son calvaire et la famille de Nouritsa la vengera , tuant à son tour les bourreaux.
Cette pièce de théâtre en  5 actes , prenante grâce à l’écriture métaphorique, poétique de Simon Abkarian, dévoile ces destins comme autant de tragédies universelles et intemporelles où certains hommes à jamais peuvent faire preuve de barbarie et d’autres de grandeur d’âme et de sacrifice.

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Celui qui revient

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Très belle découverte que cette auteure coréenne Han Kang née en 1970 à Gwangju.
Ce livre rapporte les faits qui se sont déroulés à Gwangju en Mai 1980 : Tout commence le 26 Octobre 1979 avec l’assassinat du président Parker Chung-hee par le chef de la Korean Central IntelligenceAgency (KCIA), c’était un militaire dictateur, alors les Coréens entrevoient l’espoir démocratique. Mais l’espoir est de courte durée : le 12 Décembre 1979, une junte militaire menée par le général Chun Do-hwan s’empare du pouvoir, le 17 Mai 1980, la loi martiale est renforcée. Des troupes paramilitaires prennent possession de toutes les grandes villes,les universités sont fermées. A Gwangju,bastion politique de l’opposition, les étudiants réclament la réouverture de l’Université de Chonnam. Le 18 Mai 1980, ils manifestent dans les rues de Gwangju. Face aux brutalités militaires, la population crée une milice ,prennent les armes et créent l’armée des citoyens de Gwangju. Le 27 Mai, 5 divisions sont lâchées sur la ville. 90 minutes plus tard,le soulèvement démocratique est écrasé dans un bain de sang. Au total 4369 personnes blessées ou arrêtées . 154 morts, 74 disparus. Ceux qui ont été arrêtés ont été torturés et jugés.
L’histoire de ce livre se passe lors de ces jours deMai 1980. Différents chapitres évoquent un groupe de jeunes qui résistent aux militaires et qui identifient les corps des tués pour les rendre aux familles. Puis 10 ans après,dans une maison d’édition, une jeune femme travaille sur un texte censuré, puis 20 ans après ce livre s’écrit. La structure fait passer le lecteur d’une époque à une autre , d’un narrateur à un autre, d’une conscience à une autre : on est au cœur du tourment que ces âmes ont enduré ou endurent quand elles ravivent des souvenirs douloureux. Ce livre est aussi l’occasion pour son auteur  d’évoquer les idéologies autoritaires qui ont présidé à la mise en place de la démocratie coréenne (dans les usines notamment et le mouvement syndicaliste ouvrier) .Le point de vue alterne les « tu », les « vous »,les « je » comme si l’instance  suprême était l’écrivain qui par cette mise en distance, éclaire le rapport à sa propre conscience, comme si le personnage se parlait à lui même , comme si l’auteur faisait revivre ses personnages morts, leur redonnait le pouvoir de témoigner. Mais aussi comme si les personnages dotés d’une vie autonome s’adressaient à l’auteur pour lui dire leur souffrance à se souvenir , à mettre des mots sur les drames.
Sur une trame historique, j’ai adoré le style de l’auteur pur et éthéré empreint de bouddhisme (l’importance de la nature,la réincarnation des âmes mortes…).
Le titre peut s’expliquer aussi par le fait que  le soir du 18 Mai 1980,les forces militaires avaient prévu d’attaquer la préfecture où les corps étaient entreposés pour les faire disparaître et pour  tuer les résistants; seuls quelques résistants avaient décidé de revenir aider dont Tongho: il est revenu malgré  l’insistance de sa mère.

Fleur

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serveimage Une bande dessinée de Park Kun-woong, dessinateur coréen. Dans une cellule quelque part en Corée, un prisonnier Jaeng-tcho, ne parle pas, même sous la torture. L’homme se rappelle son passé. Son enfance marquée par les épisodes sombres de l’occupation japonaise et son internement dans les camps de travaux forcés en Mandchourie où beaucoup mourront de faim et d’épuisement. Après la libération, Jaeng-tcho revient dans son village natal pour découvrir que Dalley, la femme qu’il a toujours aimée s’est mariée avec son ami, Hyok-Soo (qui a collaboré avec les Japonais). Lorsque le chef du village est assassiné, Jaeng-tcho est arrêté à tort, tandis que tous les habitants du village sont exécutés par l’armée sud-coréenne  qui les soupçonne de soutenir les communistes: c’est le début d’une guerre fratricide.
Comme un écho au silence dans lequel se mure le prisonnier, ce premier volume de Fleur est totalement muet.
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L’Invité

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9782757816844Ce livre fait partie  de la trilogie sur l’histoire de la Corée écrit par Hwang Sok-Yong. L’Invité parle de la guerre de Corée (1950-1953) et de ses séquelles. C’est une guerre que l’on pourrait qualifier de Troisième Guerre Mondiale car elle cristallise sur son sol les oppositions entre deux conceptions du monde: le bloc socialiste et le monde capitaliste. aujourd’hui, cette opposition demeure malgré la chute du Mur de Berlin : il y a toujours une Corée du Nord et une Corée du Sud. Cette guerre de Corée fut aussi une guerre civile entre coréens.
Petit rappel: la Corée a été longtemps une colonie japonaise (depuis 1910) ou les autochtones étaient au bas de l’échelle sociale. Lorsque la deuxième guerre mondiale s’est terminée, le Japon, vaincu car du côté des Allemands, a été évincé. les vainqueurs sont à la fois les Américains et les soviétiques qui se retrouvent nez à nez et veulent chacun affirmer leur présence et dominer.
La période entre 1945 et la guerre de Corée (1950) est agitée. D’un côté, les idées socialistes fleurissent et trouvent un écho chez les ouvriers agricoles pauvres qui avaient été longtemps opprimés par les propriétaires japonais et d’un autre côté, une réaction  conservatrice qui s’organise autour des églises protestantes implantées en Corée par les missionnaires américains depuis le dernier quart du XIXème siècle. Ensuite, ce qui met le feu aux poudres, c’est une réforme agraire qui confisque leurs terres aux propriétaires pour les donner aux paysans. Certains opposants sentant la guerre civile venir, s’enfuient au Sud du pays mais beaucoup restent.
Hwang Sok-Yong est allé en Corée du Nord sans autorisation: il a été emprisonné puis forcé à l’exil en Allemagne et aux Etats-Unis. il montre dans ses livres que les Coréens se sont entretués , revendiquant a posteriori chacun leur statut de victimes.Il veut comprendre comment les gens ont vécu cette période, comment des gens d’une même famille ou d’un même village ont pu, en choisissant le marxisme ou le christianisme s’opposer à mort. Hwang Sok-Yong dit que les deux idéologies sont des importations étrangères: « On peut dire que la modernité, c’est sous la forme du protestantisme et du marxisme que la Corée l’a rencontrée. Le pays, ayant été incapable d’accéder par lui-même à la modernité, ces idéologies lui ont été imposées de l’extérieur.
Christianisme et marxisme sont des hôtes étrangers autrement dit des « invités », l’auteur reprend cette métaphore qu’on donnait avant à la variole, cette maladie redoutable venue elle aussi de l’étranger: ce terme montre combien ces idéologies, ces croyances ont été des fléaux pour la population pendant cette période de la guerre de Corée.
« L’invité » raconte l’histoire d’un pasteur exilé aux Etats-Unis depuis 40 ans Ryu Yosop qui retourne en Corée du nord pour honorer son frère disparu.
Ce livre est construit en 12 chapitres, comme la structure d’un rite chaman de la province de Hwanghae , rite pratiqué pour apaiser l’esprit et l’éloigner de la maladie ou de l’esprit malin. Hwang Sok-Yong s’est inspiré entre autres de ce rite pour l’écriture de son roman, les morts et les vivants parlent et apparaissent simultanément, il y a une multitude de points de vue, ceux des bourreaux et des victimes, points de vie interchangeables. L’auteur nous montre par cette écriture qu’il n’y a ni justes  ni coupables absolus et que les coréens ont encore à faire un travail de deuil par rapport à la guerre de Corée.

l’Histoire

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product_9782070740758_195x320Texte inachevé de Gombrowicz.
“Hitler n’existe pas !
Il n’y a pas de Hitler !
Ah ! si l’on pouvait découvrir
Qu’il n’y a pas de Hitler !”
L’été 1939, alors que la Pologne se prépare au pire, le jeune Witold doit faire face à sa famille qui se lamente de ses fréquentations, de son irresponsabilité, de son peu de goût pour la vie adulte. Witold se tait, il rêve d’atteindre le lieu où se crée l’Histoire dont il pense pouvoir changer le cours… Reprenant le fil d’une pièce inachevée de Gombrowicz, Christophe Honoré lui associe le Journal et les écrits polémiques de l’auteur polonais, notamment son célèbre Contre les poètes. Après Nouveau Roman, pour continuer à inventer une forme de théâtre impure, joyeuse, vivace, quoi de mieux que l’Immaturité, thème cher à Gombrowicz ? L’immature, c’est selon lui l’être sans forme, en devenir, l’inachevé permanent – l’adolescent caché en tout adulte qui ne demande qu’à surgir… Fidèle à son écriture de plateau, Christophe Honoré demandera à ses comédiens de constituer deux groupes, d’abord un trio adolescent, sensuel, amoureux, pur et ensuite le clan des adultes, image figée de la Famille, se métamorphosant bientôt en figures historiques : Mussolini, Daladier, Staline, mais aussi en philosophes : Hegel, Kojève, Derrida… sans oublier, dernier en date, Francis Fukuyama, connu par ses thèses sur la fin de l’Histoire. Ils apporteront leur contribution à la question posée : que veut dire aujourd’hui, pour une génération épargnée par la guerre, avoir sa place dans l’Histoire ?
Christophe Honoré signe une très bonne mise en scène, souvent décriée parce que séduisante et attendue mais j’ai adhéré totalement à ce rythme, à ces performances d’acteurs, au décor. Mise en scène à la fois grave et désopilante.

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Vidéo teaser http://www.theatre-video.net/embed/2JOR8wbT

Interview de Christophe Honoré http://www.theatre-video.net/embed/9dwqCw65

Le retour au désert

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7803050935Dans une ville de province à l’Est de la FRance, au début des années soixante, mathilde Serpenoise retrouve la maison familiale qu’elle a quittée quinze ans auparavant. Revenant d’algérie avec Bagages et enfants (Fatima et Edouard) , elle est violemment accueillie par son frère Adrien qui l’accuse de fuir la guerre et de revendiquer son héritage (La maison familiale)
Chef-d’oeuvre de Bernard-Marie koltès, le Retour au Désert est avant tout une convocation de notre mémoire coloniale et de ses zones d’ombre. Il explore notre relation à l’Algérie trouble et schizophrénique.

Bernard-Marie Koltès écrit en fait ses souvenirs d’enfance à Metz, ville de garnison, pendant les « événements d’Algérie » en 1961, comme on disait. A Paris, comme à Metz, le racisme battait son plein et on jetait les Arabes à l’eau sans trop de scrupules. Au départ, cette pièce a été écrite pour Jacqueline Maillan et Michel Piccoli, mise en scène Patrice Chéreau, donc un schéma de comédie avec un duo central, le frère et la soeur. C’est une pièce qui fait un peu figure d’OVNI, car elle parle d’un thème grave et douloureux, sur un ton de comédie . C’est une pièce sur le non-dit, le secret familial  et elle fait intervenir le fantastique : il y le fantôme de la première épouse, le fils de Mathilde rêve de s’envoler, le fils d’Adrien rêve de sauter par-dessus les murs, chacun cherche un ailleurs dans lequel disparaître.

Un lien pour entendre Bernard-Marie Koltès https://www.youtube.com/watch?v=0j04p0zf85A

Un entretien entre Patrice Chéreau et Bernard-Marie Koltès https://www.youtube.com/watch?v=dWDDldDBUmc

Teaser de la mise en scène d’Arnaud Meunier, SNA 2015 http://www.theatre-video.net/video/Teaser-Le-retour-au-desert?autostart

Où le sang nous appelle

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1540-1 Livre à deux voix très intéressant paru en 2013. Lui, c’est Daniel Schneidermann,  journaliste français, né à Paris le 5 avril 1958. Il se consacre en particulier à l’analyse des images télévisuelles, en écrivant des chroniques hebdomadaires, d’abord dans Le Monde puis dans Libération. De 1995 à 2007, il a dirigé et présenté l’émission de télévision Arrêt sur images sur France 5. Après 2007, à la suite de la suppression du programme sur décision de la chaîne, l’émission est transposée sur internet sous le nom @rrêt sur images. Elle, c’est Chloé Delaume, de son vrai nom Nathalie Dalain, née à Versailles le 10 mars 1973, c’est une écrivaine française. Elle est également éditrice et, de manière plus anecdotique, performeuse, musicienne et chanteuse. Son œuvre littéraire, pour l’essentiel autobiographique, est centrée sur la pratique de la littérature expérimentale et la problématique de l’autofiction.

Ce roman est leur projet de vie commun, ainsi qu’un pacte d’écriture et sentimental, un peu comme si on faisait un enfant. Le point central de ce livre est leur été 2012 qu’ils passeront au Liban, à Kobayat, tout près de la frontière syrienne où elle a passé son enfance , où son père , libanais a rencontré sa mère, française. Daniel Schneidermann accompagne Chloé Delaume dans ce village maronite, au creux des montagnes, où est né et enterré son père, où survivent ses oncles, ses tantes, le clan Abdalallah. Ils seront tous là sauf l’oncle Georges.Georges Ibrahim Abdallah, chef présumé des Fractions Armées Révolutionnaires Libanaises, condamné à perpétuité pour actes terroristes, incarcéré en France depuis vingt-huit ans.Daniel Schneidermann a couvert, en tant que journaliste, cette période 1985-1987 d’attentats sanglants. De plus, Chloé Delaume, vivait à cette époque -là le drame personnel qui fonde son oeuvre, l’assassinat de sa mère par son père, le suicide de son père, tout cela sous ses yeux. De ces tragédies et de leur rencontre avec plus de points communs que l’on imagine à première vue, naît ce livre qui est l’occasion pour chacun de se replonger dans ces années sombres et de s’interroger sur soi-même et sur les enjeux de l’époque. Ils se confrontent à leur passé, sans concession.

Livre assez fascinant qui séduit par l’évocation historique et sociale d’une époque mais aussi par les vies singulières des deux protagonistes-écrivains. Si j’avais peur au début qu’ils surfent sur le côté sensationnel ou qu’ils nous entraînent dans un voyeurisme sur l’intimité du couple, j’ai été heureusement captée par l’alternance des voix et surtout par l’écriture percutante de Chloé Delaume.