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Corniche Kennedy

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serveimage-1Corniche Kennedy est un roman de Maylis de Kérangal qui a eu un très grand succès. Mettant en scène des adolescents de Marseille qui sautent illégalement de la plate, promontoire au-dessus de la Corniche Kennedy , axe longeant la mer à Marseille. Ils sont observés par le commissaire Sylvestre Opéra, arr^tés parfois mais le monde des adultes apparait peu sauf de manière coercitive pour ces jeunes . On retrouve l’écriture de Maylis de Kérangal, descriptive, poétique, tour à tour longue ou hachée à l’image du souffle qui anime ces adolescents .
On a une vision sociale et ethnographique de ces jeunes adolescents: les jeunes dans Corniche Kennedy viennent essentiellement des quartiers nord de Marseille, quartiers populaires.On peut retrouver cette allusion à l’origine sociale des adolescents à travers les prénoms « Loubna, Eddy, Mario ».
Maylis de Kérangal accorde beaucoup d’importance aux lieux: ils soulignent la personnalité des adolescents. Souvent , les lieux où se déroulent ses romans sont au bord de la mer , c’est le cas pour Marseille, un port donc un lieu intermédiaire entre la terre et la mer, comme des points de départs vers le voyage, l’évasion. Ces rivages symbolisent les aspirations des adolescents: ils ont envie d’ailleurs ,de grands espaces, d’oublier leur réalité symbolisée par la ville, la terre ferme, «  Ils prennent leur respiration, décomptent les secondes, trois,deux, un…go! se précipitent alors dans le ciel, dans la mer, dans toutes les profondeurs possibles, et quand ils sont dans l’air, hurlent ensemble, un même cri, accueillis soudain plus vivants, et plus vastes dans un plus vaste monde. ».
Le film de Dominique Cabrera sorti en 2017 est librement inspiré du livre.
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Ligne et Fils (Trilogie des rives, I)

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serveimage-1  On retrouve dans ce premier opus de la trilogie qu’Emmanuelle Pagano a commencé à écrire, les motifs qui structurent son univers littéraire : les hauts plateaux de l’Ardèche, les pays froids qu’elles habitent et la vallée de l’Ardèche, les pays chauds dans lesquels elle descend par obligation. Et pour relier ces lieux , la rivière, la Ligne qui d’un torrent ,devient un fleuve qui s’étiole en bas. Elle aime également pénétrer des milieux, des métiers à la marge très techniques qui révèlent une dextérité, une sensualité et qui se rattachent intimement à la nature. Si elle a exploré le travail de sécurisation de falaises, comme l’ancrage de confortement des falaises en bord de route, afin d’éviter les risques d’éboulements (dans Les Adolescents troglodytes),la castanéiculture, culture, récolte, transformation de la châtaigne (Les Mains Gamines), dans ce roman elle s’intéresse à la sériciculture c’est à dire l’élevage du ver à soie qui est lui-même la chenille d’un papillon, le Bombyx mori et à sa transformation en fils dans des filatures. Certes, cette technique appartient à un temps révolu mais elle fait partie intégrante de l’histoire de son pays d’Ardèche. Cette évocation technique permet à l’héroïne de nous présenter son arrière grand-père Alex qui travaillait dans ce domaine, c’est aussi l’occasion pour l’héroïne de nous parler de son propre fils, la filiation passant symboliquement par ce fil de soie (ce fil de soi), par la rivière La Ligne qui mène à la plaine où vit son fils, mais la filiation entre cet ancêtre et son fils vient aussi des mots que l’héroïne trouve pour évoquer ces deux hommes alternativement dans son roman, des mots communs et puis ce mot fils ambivalent , pouvant se prononcer de deux façons.
La trame narrative est que cette mère a laissé presque mourir son fils de déshydratation à l’âge de trois ans donc on lui en a enlevé la garde,il vit chez son père et sa belle-mère.Comme si la destinée de cette femme n’était liée qu’à l’absence ou à la présence de l’eau. Elle a du mal à communiquer avec son fils. Elle occupe son temps à faire des photos de son univers, des chemins qu’elle emprunte,des routes qu’elle parcourt , mais cela n’intéresse personne ou presque.Et lorsqu’on l’appelle à l’hôpital , en bas dans la plaine, car son fils a fait un coma éthylique, ses souvenirs lui reviennent…Elle remonte le fil de l’eau, le fil du temps. Elle parle d’Alex, son arrière grand-père, le fils Ligne (du nom de la rivière) orphelin qui a épousé la fille du moulinier sans amour,plutôt choisi par elle qui voulait diriger la Fabrique. Véritable maîtresse des lieux, elle n’aura qu’un enfant (le grand-père de la narratrice) qui vivra sous sa coupe mais ce fils imposera au monde qui l’entoure despotisme et violence à son tour. Ce grand-père prendra la bonne pour maîtresse parce que c’est plus pratique, sera le nouveau maître des lieux, commençant à introduire les fils de soie artificielle. Il détestera sa fille (la mère de la narratrice) qui partira définitivement à 16 ans s’installant dans une vallée voisine dans un village hippie: la narratrice naîtra.
C’est l’eau qui relie ces mondes, physiquement et temporellement,remonter son cours , c’est remonter le temps. C’est l’eau qui symbolise la vie,le sang qui coule dans les veines , les veines ,ces vallées ,celle de la Ligne et celle de la Baume dans la plaine. On retrouve cette omniprésence de l’eau,un motif récurrent chez Emmanuelle Pagano qui a un haut pouvoir sensuel, rappelant le désir, l’étreinte sexuelle dans l’Absence d’Oiseaux d’eau.
Si la narratrice devient photographe,c’est pour témoigner de la rivière,de ses rives et de ses habitants ,ceux que l’on ne voit pas,c’est pour témoigner du passage du temps, sans doute peut-on y voir une similitude avec l’écriture telle que la conçoit Emmanuelle Pagano : l’importance de l’écriture sensuelle, certes, mais aussi l’écriture documentaire où les termes techniques, géographiques dominent. Ils expliquent un savoir-faire ancestral mais les mots techniques existent aussi par leurs sonorités, leur place dans de longues énumérations:
La fabrique m’étourdit. Bobines, chaîne ourdie,patron, article confectionné, étoffe, pétrole raffiné, polymères, élasthanne, polyamide, filature, moulinage, texturation, guipage, ourdissage, tissage, teinture, ennoblissement, tous les finissages, émerisage, enduction, blanchiment, impression, plissage, apprêts, calandrage, application de poils projetés imitant le velours…
Roman sonore donc , aussi, on entend le bruit de l’eau:
On entendait l’eau.
On entendait, assises contre la roche, la rumeur de la rivière comme celle de la mer dans les coquillages collées aux oreilles. Lorsque l’eau disparaît, son absence nous éblouit, c’est une disparition en blanc, en clair dans les creux, les dédales déshydratés s’éclairent de lits de craie, les cascades minérales, à peine grisées dans le paysage, rayent les pentes, tout dit l’eau disparue. J’essaie parfois de prendre des photos de cette eau évaporée, cette eau spectrale. Cet été-là, la chienne et moi, mous ne la voyions pas seulement, nous prétendions l’entendre, dans les craquements des sols amplifiés par les pavillons naturels des baltes. Nous avions repris notre marche, en sens inverse, et, dévalant avec nous la pente vers le soir, l’eau fantôme partout s’abîmait et chantait faux. Le sol grinçait et gerçait. Nous courions dans les lézardes vocales que nos pas ravivaient.
Roman tactile où les mains s’abîment dans des bassines :
A l’aide d’une poêle trouée, elles prenaient environ cinq cents grammes de cocons secs amenés dans de grands paniers, et les jetaient dans des bassines en cuivre contenant de l’eau portée à quatre-vingt degrés. Les mains encore gamines s’abîmaient au contact des cocons ébouillantés. Elles devaient s’occuper de plusieurs bassines, alignées sur des structures en fonte.

où l’eau du soir caresse :
Lorsque la nuit n’est pas encore entière, l’eau est déjà égale et sombre sur la plage. D’habitude, où il y a l’eau la lumière luit plus longtemps, mais ce soir la rivière est noire avant la terre, noire avant les berges, elle ne prolonge pas le jour. Et très insuffisantes sont les loupiotes des lucioles à son bord. La rivière ne renvoie aucun reflet, ni d’étoiles ni de lune, pourtant le ciel en est maintenant plein, de lumières de nuit, pourtant l’eau n’est pas emportée, elle est lisse et plate. L’eau est une ombre dans l’ombre de la vallée, une nuit plus grave dans la nuit. Et puis, quelque chose se passe, une martre ouvre la nuit dans l’eau. Son corps brun est à peine visible, et les bruits de sa nage plongent sous les sillons qu’elle dessine à la surface de la nuit. C’est une brasse si veloutée et si surprenante que nous la contemplons jusqu’au bout. Elle dure, elle remonte le courant, elle remonte les âges. Dans cette parenthèse ouverte, nous nous déshabillons de tout, et j’ai l’impression que nous n’existons plus, mon fils et moi, qu’enlacés dans la nage de la martre qui noie nos regards dans son sillage de douceur au milieu de l’eau noire. Je nous sens dilués, prêts à la suivre, prêts à nager ensemble derrière et vers elle,vers l’obscurité. Nous entrons. Chaque bras est un dessin de cette parenthèse, chaque bras levé commence et finit le geste d’oubli de l’autre, celui qui retombe, nous nageons deux dans la trace mobile de l’animal, juste avant qu’elle ne soit engloutie. Deux à deux, lui et moi. La nuit de la rivière nous invite nus, et se referme.

Cette écriture sensuelle nous immerge, on sent l’eau s’ouvrir sur sa peau, on ressent la nuit et l’eau qui nous étreignent…