Archives de Tag: bourgeoisie

La Cantatrice Chauve

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serveimage J’ai relu La Cantatrice Chauve de Ionesco, courte pièce, ou plutôt anti pièce puisque son auteur déconstruit ce qui fait le théâtre et ses conventions , d’écriture et de mise en scène. Tout d’abord, pas de sujet précis Mr et Mme Smith reçoivent Mr et Mme Jones chez eux, il y a Mary la bonne et arrive le capitaine des pompiers. Ils parlent de rien , enchaînant des répliques sans contenu cohérent , simplement animées par des intentions, la colère, la séduction, la politesse forcée… Des didascalies à la fois précises et floues: un intérieur anglais, une horloge, une porte où l’on sonne. Les répliques des Smith du début  à la fin sont reprises par le couple John, comment si les personnages n’avaient pas d’identité, comme s’ils étaient interchangeables; il n’y a donc pas de construction psychologique des personnages. C’est une déconstruction dans les années 50 du théâtre bourgeois , du théâtre de boulevard : le théâtre de l’absurde critiquant les fausses postures de la bourgeoisie et le caractère vain de leurs discussions, de leurs préoccupations.
La mise en scène de cette pièce a souvent essayé de représenter sur scène ce côté ridicule de la bourgeoisie et ses références au théâtre. Une représentation fameuse, celle de Jean-Luc Lagarce. http://fresques.ina.fr/en-scenes/fiche-media/Scenes00216/la-cantatrice-chauve-mise-en-scene-par-jean-luc-lagarce.html
Laurent Pelly au TNT en Mars 2016 en a donné sa version

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Décor anglais : pièce toute en profondeur tendue sol et murs de tissus écossais, intérieur bourgeois constitué d’une multitude de fauteuils jaunes modernes identiques, dont on peut moduler l’agencement. Une porte au fond s’ouvrant et se fermant grâce à un système sophistiqué composé d’un digicode et d’un écran de surveillance. Décor rappelant Mon Oncle de Jacques Tati. Les personnages aussi avec leur costume : combinaison bleu pétrole pour Mme Smith, robe verte pour Mme Jones, chaussures à talon genre escarpins de couleur argentée ou dorée, costumes-cravates pour les hommes, que des stéréotypes. Comme si nous assistions à une comédie de la bourgeoisie en train de recevoir ses voisins, de la comédie dans la comédie. Le jeu des acteurs est assez nuancé, un peu caricaturé mais pas trop , évitant le rire facile .
Une vidéo du spectacle :https://www.youtube.com/watch?v=-NpzPObZyyE
Le dossier pédagogique : http://www.tnt-cite.com/custom/upload/contenu//Dossier_pedagogique_Cantatrice.pdf
Interview de Ionesco : https://www.youtube.com/watch?v=Qih8bwcfh1U

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Le retour au désert

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7803050935Dans une ville de province à l’Est de la FRance, au début des années soixante, mathilde Serpenoise retrouve la maison familiale qu’elle a quittée quinze ans auparavant. Revenant d’algérie avec Bagages et enfants (Fatima et Edouard) , elle est violemment accueillie par son frère Adrien qui l’accuse de fuir la guerre et de revendiquer son héritage (La maison familiale)
Chef-d’oeuvre de Bernard-Marie koltès, le Retour au Désert est avant tout une convocation de notre mémoire coloniale et de ses zones d’ombre. Il explore notre relation à l’Algérie trouble et schizophrénique.

Bernard-Marie Koltès écrit en fait ses souvenirs d’enfance à Metz, ville de garnison, pendant les « événements d’Algérie » en 1961, comme on disait. A Paris, comme à Metz, le racisme battait son plein et on jetait les Arabes à l’eau sans trop de scrupules. Au départ, cette pièce a été écrite pour Jacqueline Maillan et Michel Piccoli, mise en scène Patrice Chéreau, donc un schéma de comédie avec un duo central, le frère et la soeur. C’est une pièce qui fait un peu figure d’OVNI, car elle parle d’un thème grave et douloureux, sur un ton de comédie . C’est une pièce sur le non-dit, le secret familial  et elle fait intervenir le fantastique : il y le fantôme de la première épouse, le fils de Mathilde rêve de s’envoler, le fils d’Adrien rêve de sauter par-dessus les murs, chacun cherche un ailleurs dans lequel disparaître.

Un lien pour entendre Bernard-Marie Koltès https://www.youtube.com/watch?v=0j04p0zf85A

Un entretien entre Patrice Chéreau et Bernard-Marie Koltès https://www.youtube.com/watch?v=dWDDldDBUmc

Teaser de la mise en scène d’Arnaud Meunier, SNA 2015 http://www.theatre-video.net/video/Teaser-Le-retour-au-desert?autostart

Son nom d’avant

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v_2707317691Hélène Lenoir écrit en 1998 ce roman intimiste qui raconte l’histoire d’une femme Britt qui, un jour croise le regard d’un homme à travers la vitre d’un autobus peut-être à Nancy (ou ailleurs qu’importe) à côté d' »une place Stanislas ».En effet,l’héroïne s’appelle Britt, , mais  le lecteur doit attendre la page 62 pour le découvrir. Avant, peut-être ne savait-elle pas qui elle était. Ce regard va s’incruster en elle comme la possibilité d’une vie intense et amoureuse. Ces deux-là se fixent longtemps (c’est long le temps que la porte du bus se ferme et qu’il démarre) et puis plus rien , cet instant plus que ce regard ou cet homme hantera l’esprit de Britt pendant des années comme l’image d’une vie possible qu’elle aurait pu avoir sans doute plus trépidante que celle qu’elle va mener. En effet, vingt ans après, elle est madame Casella, femme embourgeoisée et épouse de Justus Casella, chef d’une entreprise florissante, est cantonnée à son rôle d’épouse sachant recevoir, à son rôle de mère (elle a trois enfants, une fille aînée Lorette, peu intéressante car une fille, Justus Junior, l’héritier et Tim le cadet fragile essayant de trouver sa place dans cette famille corsetée) et à son rôle de belle-fille garde-malade qui doit s’occuper du patriarche Adalbert exigeant et tyrannique.Elle souffre de cette situation sclérosée et malgré ses aventures sexuelles à peine évoquées entre Tom son beau-frère et Victor le cousin de son mari , elle étouffe. Vingt ans après, le jour de la communion de son aîné, elle revoie furtivement cet homme de l’autobus à l’église, elle a un choc mais ne sait plus où elle a déjà vu son visage. C’est lui qui, au téléphone prendra les devants et lui rappellera cet instant qui a marqué aussi son imaginaire à lui.Il veut seulement savoir “ son nom d’avant ”. Non pas qu’ils se soient cherchés mutuellement ,mais c’est le hasard qui a fait que Johann Samek (c’est le nom de l’inconnu) devenu photographe propose ses services à Justus et la retrouve. C’est le déclic du départ, cette possibilité de vie, elle s’y jette , abandonnant tout mari et enfants. Elle part pour Samek ou pour autre chose, vivre sa vie …
On a perdu sa trace le vendredi matin à onze heures dix quand elle a tiré la plus grosse somme d’argent qu’on pouvait mettre à sa disposition dans l’agence Gulnick de la place Stanislas où on ne l’avait jamais vue, mais quand elle a dit son nom, posé son passeport ouvert devant le guichet, quand on a vu le solde du compte… On a retrouvé sa voiture garée dans l’avenue au coin de la rue Galilée grâce aux nombreuses contraventions que la même contractuelle assidue avait glissées sous son essuie-glace et dont la première avait été dressée le jeudi à 18 heures 53, pour non respect du stationnement payant de 9 heures à 19 heures.


A travers l’évocation de cette bourgeoisie oppressante qui torture les gens sous prétexte de préserver les apparences d’une réussite totale, c’est l’intime d’une femme dans lequel on rentre , ses pensées  son langage intérieur fait de soubresauts, d’inachevé, d’hésitations pleines de culpabilité, mais aussi plein d’élans fantasques et d’engouements : le style d’Hélène Lenoir reproduit ce rythme fragmenté de la pensée en train de se faire, donc parfois des phrases très longues. La deuxième partie, le gros du livre, offre au lecteur tous les registres d’écriture qu’Hélène Lenoir maîtrise avec démonstration depuis son premier livre : monologues intérieurs, dialogues, description distancée, journal intime d’une petite fille (d’une touchante justesse et cruauté), au service d’une satire efficace de la famille chrétienne bourgeoise.Mais le style d’Hélène Lenoir, c’est aussi le sens du détail, c’est les gestes au scalpel si révélateurs, le moindre soupir, le moindre haussement d’épaules est significatif. Le sens du détail , c’est aussi l’art de raconter, de dire tout et puis pas grand chose tout à la fois, si les lieux sont minutieusement décrits , il n’y a pas de nom de ville. Les descriptions campent l’atmosphère de ce roman, elles n’ont pas forcément d’utilité dramatique comme la description de la ville à la fin de la première partie.

L’hôpital donne sur le côté nord-ouest du parc où les malades font leurs premiers pas, quelquefois les derniers, plus généralement une promenade intemporelle quand un parent ou un proche les guident d’un banc à l’autre ou les poussent lentement dans un fauteuil roulant  pour leur faire admirer les rayons du soleil sur l’étang, les feuillages changeants, les pelouses givrées au bord desquelles se répandront tour à tour les perce-neige ou les crocus, les cyclamens à l’ombre, précurseurs plus ou moins ponctuels de la si lente arrivée des saisons.
La ville s’est agrandie à la façon d’une plante rampante dont les pousses discrètement se faufilent puis se cramponnent au milieu d’une ancienne végétation, mais dans trois directions seulement, sans franchir le fleuve. quand on la contemple depuis l’autre rive, elle semble figée, tassée derrière les vestiges de ses remparts et d’une tour de guet auxquels elle doit son appellation de site historique protégé, ce qui amène en été des grappes de touristes pour lesquels on fleurit la promenade, les grandes artères, les terrasses des tavernes, et illumine la nuit les vieilles pierres, le nouveau monument aux morts de la place Stanislas, les plus belles façades et tous les commerces du centre.
Tout autour c’est une campagne assez vallonnée, souvent verdoyante. Des forêts sans fin vers l’est. D’immenses champs de colza, céréales, betteraves, nettement quadrillés au nord, avec çà et là des bouquets d’arbres signalant une ferme isolée, quelques vergers près des villages. A l’ouest, les riches banlieues se dispersent dans l’épaisse verdure de faibles contreforts montagneux. Au sud, de l’autre côté du fleuve, c’est plat, industriel, sans intérêt.

Au Monde

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au-monde-615_elisabeth-carecchio 4393802_3_c143_une-mise-en-scene-sobre-sombre-et-minimaliste_fd926c76888be0b90cc4af58d22c6ebb 9782330025793

Quelque chose même dans l’ombre, caché peut-être aux yeux des autres. Quelque chose de vrai et de profond, simplement. Au monde est l’une des pièces qui a le plus contribué à faire connaître Joël Pommerat, son sens des présences, des non-dits et des mystères…
Cette pièce de Joël Pommerat se passe au sein d’une famille dont le père,patriarche vieillissant , chef d’entreprise puissant, n’a qu’une obsession: sa succession au sein de la direction de cet empire qui a d’abord été florissant dans l’extraction et la transformation du fer puis dans le traitement des déchets, évolution oblige. Il est le père de 2 garçons, le frère aîné qui n’a pas de nom et Ori, le cadet qui a fait sa gloire dans l’armée à l’étranger. Ori revient, quitte l’armée définitivement .Pour quelles raisons? des raisons obscures et sanglantes ? pour sa cécité qui s’installe progressivement ? Il est le fils prodigue qui représente tous les espoirs de la famille. Vieux monde masculin où les 3 soeurs se débattent pour exister, l’aînée, enceinte, mariée, désoeuvrée, la seconde, animatrice à la télévision d’une émission sur les animaux, la plus jeune soeur Asside, soeur adoptée, on suppose à la suite de la mort d’une autre soeur Phèdre. Mais vivent aussi dans cette maison, le mari de la soeur aînée et une femme étrangère chargée de s’occuper de la maison et qui s’exprime dans un sabir incompréhensible.
En effet, c’est l’incompréhension qui règne dans ce huis clos sombre comme un gouffre, comme un ventre, une famille qui se protège du dehors agressif, de la lumière et de la vie. Toute la pièce se passe dedans, à l’intérieur et les femmes pensent à la jeunesse, à la beauté, à l’amour qu’elles ne parviennent pas à exprimer et les hommes sont obsédés par la transmission familiale, le pouvoir, l’argent. Chacun cherche sa vérité mais c’est un monde plein de non dits, de mystères, de mensonges, d’indicibles. qui sont vraiment ces personnages tchekoviens qui cohabitent sous le même toit ? Ils sont tiraillés entre la réalité qui existe et leur perception de cette réalité, comment par un travail inconscient de reconstruction imaginaires, les individus cherchent à atténuer les contradictions qui les animent , travail sur l’imaginaire qui les aide à accepter un système qui va à l’encontre de leurs convictions.
Dans un huis clos sombre comme un gouffre, comme un ventre, une famille se protège de la lumière et de la vie du dehors. La scène s’ouvre avec la célébration de l’anniversaire de la fille adoptée et le retour du fils cadet, militaire. Vieux monde masculin des affaires, de la transmission familiale, du pouvoir, de l’argent, monde qui cohabite avec celui des femmes, la jeunesse, la beauté, l’amour qu’elles n’arrivent pas à exprimer. Chacun recherche avec obstination sa vérité, mais plus la quête progresse, plus c’est l’indicible, le mystère nourri de désir et de trouble qui devient évidence…Au monde n’est pas une pièce sur la famille mais sur une famille en particulier, pilier de notre système économique, social, politique et sur son rapport au monde qui l’entoure. C’est également une fable beaucoup plus abstraite que Les Marchands, palimpseste des Trois Soeurs de Tchekhov, huis clos sans véritable action concrète, avec beaucoup de considérations philosophiques et existentielles. Je voudrais surtout montrer l’écart entre une réalité tangible et sa perception, son interprétation par les personnages – particulièrement l’héroïne : la seconde fille. Et comment par un travail de déformation et de reconstruction imaginaire les individus cherchent à résorber la contradiction entre leurs convictions et leur implication dans un système qui va à l’encontre de ces convictions. Même si cela bien sûr, ne laisse pas indemne, et déclenche de durables et profonds malaises.

Mise en scène de Joël Pommerat

« Je cherche à reconstruire ce qui fait réalité »

ENTRETIEN. Réconciliant public et critiques autour de mises en scène minimalistes et sensibles, les fables de Joël Pommerat occupent une place à part dans le paysage théâtral français. Son troublant Pinocchio avait d’ailleurs été présenté au TNT, à l’occasion de la première saison du tandem Mélinand-Pelly. Il est son invité de marque de cette rentrée 2014, avec un diptyque en clair-obscur, autour de la représentation du travail. Rencontre avec un véritable « écrivain de plateau », à la fois auteur et metteur en scène.
Vos deux spectacles présentés au TNT en novembre, Au monde et Les Marchands, ont été créés respectivement en 2004 et 2006. Quelle est leur acuité aujourd’hui ?
C’est une question un peu difficile pour moi. Bien entendu, si je continue à jouer ces pièces, c’est que je ressens que c’est possible. Sans aller jusqu’à parler d’acuité, ces spectacles sont, pour moi, toujours vivants. Le théâtre a la particularité de travailler sur le long terme, il y a des auteurs qu’on joue toujours, après des dizaines d’années voire des siècles. Donc, ce n’est pas quelque chose qui est si inattendu, le fait de jouer avec le temps, de développer une écriture sur la durée.
Il y a sans doute des évolutions depuis dix ans, du point de vue de la société, des relations humaines et des questionnements intimes, mais ce n’est pas si manifeste. J’ai une compagnie qui essaie d’exister par elle-même, qui développe son propre répertoire de créations sans jamais monter des pièces d’autres auteurs. On essaie de faire vivre ces spectacles tant qu’ils sont demandés, désirés par le public.
Vous y abordez la question du travail et de sa perte de sens… En quoi cette problématique vous touche-t-elle particulièrement, vous qui écriviez, en 2007, « Je cherche le réel pas la vérité » [Joël Pommerat, Théâtres en présence, Actes Sud-Papiers, 2007, p. 10] ?
Le thème, c’est un prétexte pour faire du théâtre, c’est le point de départ d’une impulsion créatrice. J’avais envie de construire une fiction. J’écris des pièces, je cherche des sujets, ce qui me ferait plaisir de traiter. Cette thématique-là, de notre relation au travail, me préoccupe, m’intéresse, donc j’ai eu envie de développer des personnages et des situations qui me permettaient, en quelque sorte d’aller explorer ces questions. Mais c’est parce que quelque chose m’interroge, que je me sers de l’écriture théâtrale pour m’en rapprocher.
Quant à cette phrase que j’ai prononcée, et à laquelle on m’a un peu trop vite réduit, peut-être qu’à l’époque, je cherchais tout simplement à me détacher de l’endroit dans lequel on voulait m’enfermer. À partir du moment où j’évoquais notre monde, on me qualifiait d’écrivain de la réalité, et j’ai dû faire une distinction entre réalité et vérité. Pour moi, le réel est au-delà de la dimension sociale voire politique des choses. Le réel, c’est avant tout du biologique, du temporel, de l’existentiel, du charnel, du vivant. Et c’est par cette entrée-là que je pense le théâtre. Je cherche à reconstruire ce qui fait réalité au delà-même des questions qui sont qualifiées habituellement de vérité.
Diriez-vous aujourd’hui que vous faites un théâtre politique ?
J’aurais peur, en affirmant cela, de donner à penser que ce serait l’essentiel ou que ça prendrait le dessus sur le reste. À certains moments de mon travail, je suis plus politique qu’autre chose, mais pas seulement. Au fond, j’essaie d’être dans le plus de dimensions possibles de la réalité, dans le sens où moi je l’entends, c’est-à-dire ce qui fait phénomène. Il y a effectivement une dimension politique qui peut apparaître plus fortement pour le spectateur, mais elle ne devrait pas chercher à prendre le dessus, même si elle est incontournable.
Dans l’ensemble de votre travail, vous confrontez votre écriture politique à un univers scénique très esthétique, voire esthétisant, ce qui pourrait sembler, au premier abord, contradictoire ?
Il y a quelque chose de l’ordre du lieu commun de penser que ce qui fait appel à la réflexion, au sens, à la critique sociale voire à la description d’une réalité violente devrait prendre une forme brute, mal finie, avec un certain lâcher-prise. Or, cette évidence-là me pose problème. Par exemple, avec Les Marchands, j’avais très envie d’être à la fois sur une observation, une critique d’un monde social très fragile, mais aussi de pouvoir aborder la fantasmagorie et l’onirisme et d’être dans du pictural. Je n’aime pas trop cette expression, mais pour le dire vite, on peut montrer une forme de détresse sociale et en même temps ne pas forcément penser que c’est moche ou inesthétique. Je ne cherche pas non plus le beau, mais la question du regard et de la forme plastique des choses est essentielle pour moi.
Propos recueillis par Karine Chapert, pour Le Brigadier, Septembre 2014

La Poudre aux yeux

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C’est dans la perspective d’aller au TNT voir une adaptation de deux pièces de Labiche par Christoph Marthaler que j’ai lu ces pièces La Poudre aux Yeux et Un Mouton à l’entresol.
De la poudre aux yeux
Pièce de Labiche en deux actes, on retrouve ici le ridicule des bourgeois qui veulent briller par leur apparence. Les Malingear et les Ratinois veulent marier leurs enfants respectifs Emmeline et Frédéric. En s’invitant mutuellement , ils se jettent de la poudre aux yeux, c’est à dire qu’ils donnent aux autres une fausse apparence d’eux mêmes pour éblouir: belles toilettes, repas somptueux, soirées à l’opéra, domestiques distingués alors qu’ils ne sont que « docteur sans patientèle » ou « confiseur ». Deux actes, deux lieux, les mêmes simagrées, pas un bourgeois ne rattrape l’autre. Mais ce sont surtout les femmes qui en prennent pour leur grade, elles sont les instigatrices de cette mascarade. Théâtre,certes misogyne, mais la caricature de la bourgeoisie est vive et acerbe. Les jeunes s’en sortent mieux, plutôt indifférents mais acceptant l’enjeu social et matériel que leur union représente. Un peu du Bourgeois Gentilhomme de Molière.

Un mouton à l’entresol
On frise l’absurde avec cette courte pièce de Labiche toujours. Cette fois ce sont les valets qui font preuve de rouerie et d’intelligence et qui trompent leurs maitres pour arriver à leurs fins. Dans la lignée des Fourberies de scapin de Molière. Mr et MMe Fougalas ont un valet « bossu » épris de science, Falingard et dont le dessein est d’opérer un mouton et une jeune domestique Marianne dont le maître ferait bien son quatre heures. Profession à nouveau ridiculisée par Labiche : la médecine, qui dans la lignée du Malade Imaginaire ou du Médecin malgré lui, apparait prétentieuse, ignorante et préoccupée par la bagatelle plutôt que par la guérison de ses patients.Ces domestiques,faisant croire qu’ils sont mariés, savent se servir des faiblesses de leurs patrons et se rendre indispensables dans les mensonges de chacun, car madame aussi aimerait pouvoir rencontrer son amant tranquillement! Il s’avère qu’au final, par échange de bons procédés, le valet obtient son mouton à l’entresol.

dasweisse2  C’est toujours dans la veine de l’absurde que le metteur en scène suisse-allemand Christoph Marthaler a choisi de mettre en scène ces pièces.
Une pièce est une bête à mille pattes qui doit toujours être en route.
Si elle se ralentit, le public baille ; si elle s’arrête, il siffle, disait Eugène Labiche.
Avec cette adaptation débridée de La Poudre aux yeux et d’Un mouton à l’entresol, Christoph Marthaler nous dépeint les bégaiements et les absurdités d’une certaine bourgeoisie.
La famille Malingear parle un français châtié, les Ratinois un patois allemand : niveau communication, ce n’est pas gagné. Et c’est d’autant plus un souci quand leurs deux rejetons ont pour projet saugrenu de se marier. Pour faire monter la dot et impressionner l’autre parti, chacune des familles gonfle sa propre richesse, jusqu’à ne plus pouvoir tenir cette escalade de mensonges entre deux silences gênés. En arrière-fond, une cloche sonne, sans discontinuer, c’est le temps bourgeois qui ne passe pas, qui ne suppose ou ne supporte aucun changement, sous le regard des portraits austères des ancêtres…
Dans ce spectacle bilingue où tout le monde parle sa langue et personne celle de l’autre, Christoph Marthaler nous met face à toutes ces petites reconstructions de la réalité auxquelles nous nous livrons sans cesse pour accommoder nos vies, tenir nos apparences et maquiller nos faiblesses, nos trouilles. On reconnaît bien là, la patte du metteur en scène suisse, dont les personnages sont toujours à côté de l’époque, de la vie, du fauteuil… Ils semblent sortis d’un autre temps, perdus dans un aujourd’hui contre lequel ils se débattent toujours maladroitement.
Ils sont un peu ringards, décalés et presque par hasard attendrissants. Ici, on chante ce qu’on n’arrive pas à dire et on célèbre l’absurdité hilarante du moment présent.
Une île flottante – ce dessert, un océan de crème anglaise avec un nuage de sucre et d’air – est la parfaite métaphore de ce mélange entre promesse et déception qui caractérise toute passion : la vie est toujours une déception mais on ne renonce jamais.
dasweisse3   Fin 2011, au Théâtre de Bâle, Christoph Marthaler se voit décerner l’Anneau Hans-Reinhart, la plus haute distinction du théâtre helvétique.

Jubilation autour du maître. Une seule question reste sans réponse : pourquoi si tard ?
Marthaler est sans aucun doute l’homme de théâtre suisse le plus connu, ici comme à l’étranger. En Suisse, depuis ses années mouvementées de directeur artistique au Schauspielhaus de Zurich, de 2000 à 2004, tous connaissent son nom, même ceux qui ne s’intéressent pas à son art et, à l’étranger, son travail a comme nul autre marqué l’idée qu’on se fait du théâtre suisse.
La mélancolie du chant, l’individualisme extravagant des personnages, cette façon de persister dans l’impasse : les oeuvres créées par Marthaler et son ensemble prennent racine dans la culture populaire suisse, ainsi que dans le Lied, sous sa forme théâtrale de récital. Le musicien de théâtre et diplômé de l’Ecole Lecoq, qui, au début des années 1990, avait percé au firmament international comme une étoile à vocation tardive – il avait 40 ans -, s’éleva en un temps record au statut de star établie dont la réputation n’est plus à faire. Et même si le langage de Marthaler est resté à plus d’un égard « suisse », nombreux sont ceux qui à l’étranger ont pu s’identifier aux paysages subjectifs qu’il dessine. Cela montre bien qu’un enracinement local et un écho plus global ne sont pas nécessairement antinomiques, au contraire.
Aujourd’hui, quantité de ses spectacles sont de si lourdes coproductions internationales que la plupart ne peuvent même pas être présentés en Suisse : trop grands, trop coûteux. Son travail n’est possible que grâce à ses interprètes, a insisté Marthaler lors de la remise du prix à Bâle. Certains l’accompagnent depuis des décennies – ce n’est pas un hasard si l’on parle souvent d’une famille Marthaler. Ce même soir, il a aussi rappelé, avec un brin de nostalgie peut-être, qu’il venait de la scène indépendante. C’est là qu’il a pu réaliser ses premières créations, et même si ses conditions de production ne peuvent plus se comparer à celles du milieu indépendant depuis longtemps, son esthétique débordant les genres renvoie aujourd’hui encore à des libertés et tendances qu’on trouve plus spécifiquement dans ce milieu. Il n’y a pas à proprement parler d’élèves ou d’épigones de Marthaler, mais il représente une référence incontestable dans le théâtre suisse. Et il a tout aussi incontestablement conféré la légitimité de l’évidence à un théâtre performatif qui se joue des frontières, en allant au-delà du « faire comme si » classique et de l’interprétation de textes dramatiques existants.

Dagmar Walser, Mouvement, « La scène suisse dans tous ses éclats »

théâtre Garonne, Journal d’Hiver, www.theatregaronne.com

dasweisse1Theater Basel / Das Weisse Vom Ei / Raphael Clamer, Marc Bodnar