Archives de Tag: argent

Intrigue et Amour

Par défaut

31tsVKM1eRL« Vivez votre siècle, mais ne soyez pas sa créature. »
Friedrich Schiller
Intrigue et amour est un texte agité, insoumis, dont Brecht disait :
« Une pièce incomparable. Une mêlée sauvage entre archanges et démons jusqu’au spectacle de la mort d’amour à la limonade… »

Fille d’un modeste maître de musique à la cour d’un grand-duc, Louise Miller a une idylle avec un jeune homme bien au-dessus de sa condition, Ferdinand, fils unique du très puissant et fort retors Comte Président von Walter. Les parents de Louise s’inquiètent des forces qui risquent de s’abattre sur leur modeste foyer. En dépit de la volonté de son père qui veut le marier à la maîtresse du prince, Ferdinand refuse de renoncer à Louise…
Jeune et révolté, Schiller trouve dans l’écriture le moyen de se libérer d’un monde qui l’oppresse. Intrigue et amour apparaît comme le cri d’une jeunesse tourmentée et le coup d’envoi d’une révolte qui fait que l’auteur est considéré depuis toujours en Allemagne comme le porte-parole des « jeunes gens en colère ». Mais à la différence d’autres pièces de Schiller, dont Les Brigands, celle-ci ne nous dit pas que la révolte de Schiller : le constat social accompagne ici l’exaltation des héros. Et ce constat est implacable. Si les politiques sont gangrenés, si les puissants apparaissent comme de cyniques crapules, la classe moyenne, elle, est impuissante, ridicule, nourrie d’illusions et de fantasmes, entre le goût de la liberté et l’habitude de la servitude. La pièce devient alors la folle histoire d’un double aveuglement : celui des petits bourgeois Miller, sans doute, mais aussi celui du Président et de son fils, Ferdinand. La tyrannie n’est pas seulement publique, elle est aussi intime. Cette pièce est fondatrice du théâtre allemand moderne. Ses personnages et son action ont servi de modèle à d’innombrables variations, elle restera d’actualité tant qu’il se trouvera des jeunes pour ressentir injustice et amour, et des plus vieux pour défendre, contre ces sentiments, le monde tel qu’ils l’ont fait et tel qu’ils le connaissent…

Mise en scène de Yves Beaunesne le 7 Novembre 2015 au TNT Toulouse0929095310-7intrigueetamour-c-guydelahaye

Schiller est de plain-pied avec les contradictions d’une époque bouleversée par la Révolution française. Il porte la révolte de la jeunesse contre les absolutismes de son époque. Quel écho entendez-vous pour les jeunes générations d’aujourd’hui ?

Yves Beaunesne : Schiller montre une jeunesse qui se pose la question de l’émancipation et de l’en-commun. Comment se défaire des carcans, comment construire du sens collectivement dans un monde de plus en plus en gagné par l’individualisme ? Cette interrogation résonne avec force dans notre société, tiraillée par les replis identitaires et l’enfermement dans les particularismes. Nous avons besoin de nous réunir par-delà les catégories qui divisent le corps social. Schiller développe dans ce drame une visée qui va au-delà de la fable déchirante sur un amour impossible. Il lie politique et poétique mais sans jamais instrumentaliser l’art. Pour moi, le geste d’un artiste a forcément une portée politique. Il ne s’agit pas de délivrer un message prêt à penser mais d’amener à la pensée, de préserver une certaine opacité dans l’œuvre pour que chacun puisse élaborer sa propre lecture.

« Schiller lie politique et poétique mais sans jamais instrumentaliser l’art. »

intrigue-et-amour-2-eric-legrandintrigue-et-amour-3-eric-legrand

Votre parcours témoigne d’une préférence marquée pour le répertoire. L’écart que le temps creuse vous est-il nécessaire ?

Y. B. : oui, je cherche des textes qui résistent, qui m’entraînent dans une lutte amoureuse quant au fond et à la forme. J’ai besoin de sentir un mystère à explorer, de m’enfoncer dans les profondeurs d’une pièce, de me confronter à un enjeu esthétique retors. Je trouve cette complexité dans les grands classiques. Tout comme Les Brigands, autre pièce de jeunesse de Schiller, Intrigue et amour est un peu foutraque. La pensée tâtonne, bifurque, se précise au fur et à mesure. Le dessin des personnages échappe ainsi au manichéisme. Il laisse au contraire affleurer des contradictions, des fragilités… L’ombre et la lumière s’entremêlent en chacun. Par exemple, l’amour des deux jeunes gens se noue autant dans l’union que dans la désunion. Cette ambiguïté secoue nos manies collectives et nos scléroses.

intrigue-et-amour-4-eric-legrand intrigue-et-amour-1-eric-legrand

Quelle est la ligne de force que dégage votre mise en scène ?

Y. B. : La difficulté est de donner à la fois le romantisme, les envolées flamboyantes de la langue, cette mêlée sauvage entre archanges et démons, et la peinture sociale quasi-brechtienne. Nous avons imaginé qu’une troupe débarquait dans une ville pour jouer la pièce mais que le camion des décors et des costumes était retardé, que le théâtre n’était pas prêt… Bref que les comédiens devaient improviser la représentation avec ce qu’ils trouvent sur place. Ils redécouvrent la pièce qui se confond aussi avec leurs histoires personnelles. Cette irruption d’effets de réel vient désamorcer toute boursouflure, c’est-à-dire l’exaltation sans chair.

Entretien réalisé par Gwénola David

0929095313-9intrigueetamour-c-guydelahaye

Publicités