La mort au festival de Cannes

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C’est bien ce que j’avais supposé avant de commencer cette série de lectures thématiques, c’est que les ouvrages d’un même auteur peuvent être de qualité très différente les uns des autres. ayant lu la ville des serpents d’eau  de Brigitte Aubert que j’avais aimé, celui-ci m’a profondément déçu par l’intrigue et l’écriture. Voulant se situer dans la lignée des comédies policières d’Agatha Christie, on voit le retour de Elise Andrioli, célèbre enquêtrice devenue tétraplégique, aveugle et muette à la suite d’un attentat. Donc ce qui a une influence sur les perceptions de cette femme mais je trouve que le rendu de ces sensations reste inabouti et réduit à des procédés répétitifs de ponctuation ou d’effets soulignés. Cela aurait pu être poétique et original dans la perception des scènes de crimes. Et l’idée qu’elle y voit plus clair que les autres est intéressant. C’est un roman policier léger, humoristique mais pour moi pas même divertissant.

Le stratagème de la lamproie

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Toujours dans ma lecture estivale de polars au féminin. Je n’ai pas été attirée par le style policier d’espionnage scientifique et politique: ce livre est le troisième opus des aventures de Léo et de son équipe pour démasquer les intigues géopolitiques, les luttes d’influence, les guerres secrètes entres Etats et multinationales pour la captation des ressources énergétiques mondiales. Cristal Défense et La Face cachée des miroirs avaient pour thèmes l’agriculture et les semences transgéniques, cette troisième saison aborde les ressources minières et les hydrocarbures. Le stratagème de la lamproie, c’est une technique d’espionnage venant de « ce poisson visqueux et verdâtre qui se fond dans le paysage marin, s’accroche aux rochers, puis, quand il a patiemment choisi sa proie, se rapproche au plus près et se colle sur elle, avant d’en siphonner le sang avec ses multiples orifices. »
Pourtant, les affaires politico-financières m’intéressent, la géopolitique  aussi, et le fait que Léo soit une femme portant un prénom d’homme, cela aurait dû me plaire…

L’Ordre et le chaos

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Maud Tabachnik nous livre ici une histoire de road movie à travers le Pays de Galles avec aux manettes de son camping car flambant neuf une vieille fille frustrée et apparemment très à cheval sur la morale. C’est vrai que dès qu’elle croise un homme violent, agressif, vulgaire, elle n’a qu’une envie , c’est de le tuer. Une personne normalement constituée saurait réfreindre ses pulsions, pas elle ! Sa virée sur les routes du Pays de Galles s’avère une épopée sanglante car au nom de la liberté et de la justice, elle trucide tous ceux qui pourissent ce monde. Elle sera poursuivie dans son voyage tragique par l’inspecteur Milland, ex-star de Scotland Yard… On traverse des paysages magnifiques ternis par le regard dégoûté de l’héroïne qui est la narratrice, des villes comme Manchester qui souffre des multiples crises, Londres et sa jungle sociale et ethnique.
D’abord séduite par son style  direct et faussement naïf qui renvoie à la psychologie rigide de l’héroïne, par le fait qu’elle donne la parole à la criminelle et que l’on sait depuis le début que c’est elle qui commet les crimes, j’ai été lassée par ces procédés narratifs d’alternance ( Merryl/Milland) et par la façon trop rapide et peu subtile avec laquelle ce roman se termine, trop d’hypothèses restent sans réponse (la mort de la mère ? la mort du père ? de l’héroïne). Voici le début qui est bien caractéristique de la façon dont Maud Tabachnik illustre la psychologie de son héroïne: l’art de dire (ou de faire) des choses horribles de manière neutre:

Je vis avec Maman depuis quarantre trois ans, c’est à dire depuis que je suis née dans notre petite maison avec jardin, située à la sortie ouest d’Hereford, en limite du pais de Galles.
La maison a conservé son atmosphère surannée, et c’est ce qui nous plaît car maman dit toujours: »Nous avons de la chance d’habiter un intérieur qui nous ressemble. »
Je n’ai jamais bien compris ce qu’elle voulait dire mais c’était bien qu’elle le dise. Maman a beaucoup souffert dans sa vie.Le jour où elle accouchait de moi, Gérald, son fils de treize ans, était écrasé par un camion et mon père venait de la quitter. Ce qui fait que je n’ai jamais connu ni mon frère, ni mon père.
A la suite de ces événements maman a fait ce que les mèdecins appelaient de la neurasthénie, et qui à présent est diagnostiqué comme dépression nerveuse.
« Tu dois te faire légère, m’a dit le mèdecin d’un ton sévère alors que j’atteignais mes douze ans. Ne pas lui poser de problèmes, elle en a bien assez. »
Je m’y suis efforcée.

Bondrée

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Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l’abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord-américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d’une déformation de « boundary », frontière. Aucune ligne de démarcation, pourtant ne signale l’appartenance de ce lieu à un pays autre que celui des forêts tempérées s’étalant du Maine, aux Etats-Unis, jusqu’au sud-est de la Beauce, au Québec. Boundary est une terre apatride, un no-man’s and englobant un lac, Boundary pond, et une montagne que les chasseurs ont rebaptisé Moose Trap, le Piège de l’original, après avoir constaté que les originaux s’aventurant sur la rive ouest du lac étaient vite piégées au flanc de cette masse de roc escarpée avalant avec la même indifférence les soleils couchants. Bondrée comprend aussi plusieurs hectares de forêts appelés Peter’s Woods, du nom de Pierre Landry, un trappeur canuck installé dans la région au début des années 40 pour fuir la guerre, pour fuir la mort en la donnant. C’est dans cet eden qu’une dizaine d’années plus tard, quelques citadins en mal de silence ont choisi d’ériger des chalets, forçant Landry à se réfugier au fond des bois, jusqu’à ce que la beauté d’une femme nommée Maggie Harrison ne l’incite à revenir rôder près du lac et que l’engrenage qui alait transformer son paradis en enfer se mette en branle.

Tel est le prologue de ce roman extrèmement bien ficelé , au rythme haletant qui confère au lieu , la solution du drame qui va s’y dérouler. La pregnance de la nature sur les êtres qui y vivent donne à cette histoire une atmosphère parfumée, humide et liquide: à l’été 1967, deux jeunes filles provocantes, aguicheuses et très belles se retrouvent déchiquetées par des pièges à loups comme si leur beauté était par trop injuste aux yeux du commun des mortels. Sont-ce les profondeurs de la forêt, les anciens pièges du trappeur qui se vengent ? ou un tueur qui court à travers les bois de Bondrée ? L’écriture est dense, énergique, pleine d’angoisse et d’ironie, mélange de termes américains et québécois qui ancrent les personnages dans leur décor entre deux pays. La petite fille de 10 ans qui observe tous ces drames s’appelle Andrée (comme l’auteur), elle est comme le troisième oeil de l’inspecteur et s’exprime dans une langue savoureuse, comme quand elle raconte sa première cigarette:
Le craquement de l’allumette avait répandu son odeur de soufre sous le pin, j’avais inspiré profondément et je m’étais étouffée d’aplomb au milieu du nuage de boucane qui avait envahi l’air humide pour y stagner tel un brouillard de matin frais. Ça goûtait  le diable mais puisque c’était censé être bon, j’avais pris une deuxième bouffée, sans inhaler, cette fois, ce qui m’avait permis de lâcher le fuck que je retenais depuis si longtemps, les lèvres ourlées sur la fumée et la tête ridiculement rejetée en arrière, comme Marilyn Monroe…

Un très bon roman original qui renouvelle le genre.

La Place des morts

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Toujours dans l’optique de comparer les auteures de romans policiers français, je parle rapidement de ce livre de Sylvie Granotier. Le titre un peu racoleur laisse naître au fil de l’histoire une réflexion intéressante sur l’importance des morts dans notre vie et souvent la façon dont ils la gouvernent . Même parfois le mythe de la personne disparue hante ceux qui ne l’ont pas connue, surtout s’il s’agit d’êtres proches et normalement chéris : un père, une mère, un enfant… Ici , c’est l’histoire de  Catherine Monsigny, avocate pénaliste qui se retrouve confrontée à plusieurs affaires : un gamin accusé de meurtre et qui prétend être son demi-frère, un cas de harcèlement au travail, son amant manipulateur et son amie de toujours. Cette histoire nous fait faire des aller-retours entre Paris et Guéret, la Creuse et ses mystères familiaux non élucidés. Même si les êtres recèlent des parts d’ombre de perversité ou de fragilité, le suspense réside dans cette incertitude qui nait chez le lecteur dès qu’un coupable se dessine: on suit les hypothèses de Catherine. A part cela, beaucoup de clichés dans ce texte, les descriptions amoureuses ou d’amitié sont pleines de stéréotypes dignes de séries télévisées américaines, l’écriture aussi est faible et attendue, aucun des mots ne nous  fait  voir le monde autrement, tout est caricatural jusqu’à la facture même du suspense et de sa résolution , la scène finale est vraiment kitchissime !

La ville des serpents d’eau

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Brigitte Aubert fait se dérouler son histoire à Ennatown, la « ville des serpents d’eau » en langue iroquoise. Il y a 15 ans 5 fillettes ont été enlevées, tuées et larguées dans un lac, toutes ont été retrouvées sauf une. C’est la veille de Noël et toutes les familles bourgeoises du Comté s’apprêtent à fêter l’événement mais nous , lecteurs, nous savons que l’une de ces petites filles n’est pas morte et a même eu un enfant de son ravisseur dont elle est devenue l’esclave sexuelle. Elle parvient à faire s’évader sa petite fille agée de 6 ans et qui erre dans la ville, trouvant refuge auprès d’un grand noir, débile léger et SDF. On croit d’abord tout savoir de qui est le Noyeur mais c’est sans compter sur le désir de l’auteure de ne pas nous conforter longtemps dans cette position de force. Tout en sachant plus que les personnages que nous voyons se débattre dans leurs hypothèses, on est obligés, nous lecteurs, de réviser nos conjectures qui s’avèrent fausses , elles aussi. Un numéro réussi de suspense où le lecteur est pris en otage, un temps reserré de tragédie ( 1 jour, la veille et le jour de Noël), une langue directe et efficace, des allusions au contexte social des Etats-Unis aujourd’hui , de l’american way of life empreint de superficialité et d’argent qui laisse de côté les exclus (un flic révoqué, des noirs, des indiens autochtones).
Je suis morte il y a treize ans.
J’avais 6 ans.
On m’a retrouvé noyée dans le lac, sous la glace, pas très loin de la maison.Les poches de ma robe étaient bourrées de pierres.
Les poissons avaient dévorés mes doigts et mon visage.
On m’a identifiée à ma taille et à mes vêtements.
Mon joli anorak rose. Mon sac à dos Scooby-Doo.
On m’a enterrée un après-midi de Janvier. Il neigeait.
Sur ma tombe, il y a gravé « Susan Lawson 1992-1998, à notre cher petit ange. »
Quand le cercueil est descendu dans le trou, ma mère s’est mise à hurler.Mon père s’est évanoui.

Les Survivantes

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Vacances, cette année c’est lecture de polars. Pour plusieurs raisons. D’abord et c’est la première, nous allons recevoir l’année prochaine Sandrine Collette et j’ai été envoûtée par son livre « Il reste la poussière » que je chroniquerai un peu plus tard. Elle est rangée dans les auteurs de polars et donc , me voilà partie pour faire des comparaisons: en lisant des auteures féminines françaises contemporaines  de polars, je vais m’interroger sur l’existence ou non de caractéristiques spécifiques d’écriture chez les femmes auteures de  polars.

Lalie Walker écrit en 2010 ce livre « Les Survivantes » qui raconte les déboires d’Anne Boher , médecin à Strasbourg qui, lors d’un été caniculaire, se heurte à la maladie , celle de sa mère et la sienne . Mais ce n’est pas tout car en tant que médecin légiste , elle autopsie de nombreux corps et restent en suspens les identités de plusieurs femmes qui deux ans plus tôt ont été ramenées dans de sales états à la morgue: on a arrêté un homme frustre , incapable d’autant de sophistications dans le crime ( le fou de Blauselsand) donc Anne Boher aidée de son assistant Enzo Marquez cherche à élucider ce mystère. Mais je suis déçue par cette intrigue: trop de personnages, des ficelles un peu grosses pour expliquer les actes (dédoublement de la personnalité, des jalousies au sein du corps médical), des fils conducteurs trop nombreux aussi et dont l’intérêt dramatique n’apparait pas (état de siège de la ville de Strasbourg surveillée par des citoyens volontaires, des sortes de miliciens de l’ordre nouveau, eugénisme, recherches médicales monstrueuses…, la Traviata qui retentit dans lles rues de manière inattendue). Certes, cela contribue à l’atmosphère tragique, de même que ce temps reserré qu’est l’été alsacien mais la résolution est d’une intensité dramatique faible , les recours à la maladie ou aux expériences médicales peu pertinentes. De plus, l’écriture qui alterne récit, dialogue, paroles à haute voix de Anne Boher malade, et pensées intérieures des personnages , sorte de double de la conscience, même si cela renvoie à la maladie de Anne Boher, cela est fatiguant à la lecture et apparait comme un truc un peu facile. Tout comme la déstructuration chronologique des chapitres, qui fait un peu trop fabriqué et pas assez haletant, peut-être les coupures n’ont-elles pas été faites au bon moment et de la bonne façon. Une lectrice déçue donc.