Rimbaud le fils

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iu« Qu’est-ce qui relance sans fin la littérature ? Qu’est-ce qui fait écrire les hommes? Les autres hommes, leur mère, leur étoile, ou les vieilles choses énormes, Dieu, la langue ? Les puissances le savent. Les puissances de l’air sont ce peu de vent à travers les feuillages. La nuit tourne. La lune se lève, il n’y a personne contre cette meule. Rimbaud dans le grenier parmi les feuilles s’est tourné contre le mur et dort comme un plomb. »es autres hommes, leur mère, les étoiles,ou les vieilles choses énormes. Dieu, la langue? Les puissances le savent. Les puissances de l’air sont ce peu de vent à travers les feuillages. La nuit tourne. La lune se lève, il n’y a personne contre cette meule. Rimbaud dans le grenier parmi des feuillets s’est tourné contre le mur et dort comme un plomb. »
Dans cet essai, Pierre Michon revisite la vie d’Arthur Rimbaud, poète mythique qui a gardé sa part de mystère. Il extrapole à partir de ses poèmes et des écrits qui ont été consacrés au poète pour faire de Rimbaud, le fils de …, c’est à dire un poète qui a dû exister à côté de personnalités fortes qui l’ont façonné. Rimbaud, c’est le fils de Vitalie Cuif « aux mains noires »la mère, le fils de Geoges izambard, son cher professeur à Charleville,  le fils de Théodore de Banville à qui Rimbaud a d’abord envoyé ses poèmes, le fils de Verlaine mais aussi son amant et son compagnon exalté , un fils parmi les autres fils, ces poètes comme charles Cros, fils d’une muse ou du désir impérieux « d’aller au fond de l’inconnu pour y trouver du nouveau » et puis pourquoi pas le fils de son père , capitaine disparu alors que Rimbaud avait 6 ans mais qui s’intéressait à l’islam, annotait le coran et apprenait l’arabe. Cet essai est intéressant mais un peu sophistiqué dans son style. Michon prend ses distances par rapport  à la Vulgate (version officielle de la vie de Rimbaud) , il l’aborde avec une certaine ironie, il cherche à saisir une certaine image de Rimbaud, comme s’il cherchait à cerner sa propre image en tant qu’homme et écrivain. Rimbaud a refusé d’être un fils: ni celui de ses oeuvres, ni celui de ceux qu’il rencontra, c’est le rêve rimbaldien , un pur et éternel recommencement. C’est un projet très personnel de Michon comme si il voulait rendre Rimbaud à lui-même, il n’appartient à personne, alors laissons-lui ses zones d’ombre et de non-dits.

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Kabukicho

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iu-1Dominique Sylvain a longtemps vécu au Japon et il est au centre de ce roman intéressant. Kabukicho, c’est un quartier sulfureux de la capitale nipponne qui, à la nuit tombée devient un théâtre de la séduction facile. Dans de nombreux clubs ou cafés, on pratique l’art de séduire tout sexes confondus, on vient chercher une écoute auprès des hôtes et des hôtesses et plus si affinités. On paye à coup de gros billets et de coupes de champagne. On suit dans cette histoire 2 personnages: Yudai, un jeune homme très élégant dont les clientes raffolent et Kate Sanders, une anglaise fascinante qui est l’hôtesse la plus recherchée du club Gaïa. Pourtant sans prévenir la jeune femme disparait. Et c’est son père, venu de Londres, Marie sa colocataire et Yamada, le capitaine de police du quartier de Shinjuku qui mèneront l’enquête. On n’est pas au bout de nos surprises, le lecteur est embarqué dans ce voyage au Japon et dans les coulisses de ce théâtre cruel du mensonge , d’où le sous-titre « La Cité du mensonge ». De quoi alimenter la fascination du lecteur qui sent que ces personnages sont dignes d’une épopée romanesque ! ce livre est inspiré d’un fait-divers réel, le meurtre d’une étrangère au Japon. Très bon roman.

Et ils oublieront la colère

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iu-2Jour de liesse
L’Hermitage, 24 août 1944
Marianne court sur la route de l’Ecarris. Ses pieds la font souffrir, ses poumons la brûlent. Derrière elle gronde la rumeur de la foule à ses trousses. Ils sont une vingtaine, peut-être davantage. Au début, ils étaient plus nombreux mais certains, les gamins les plus jeunes, les vieilles, les mères avec leur bébé, ont fini par battre en retraite. La plupart des gens connaissent Marianne, au moins de vue, mais leur acharnement en est décuplé. Elle revoit leurs visages enflammés par la haine. Leurs gueules ouvertes, prêtes à mordre. Leurs hurlements de bêtes. ces cris de la meute, quand elle s’embrase. Une rancoeur venue du fond des âges, du fond des tripes.

Transmission
Sens, 30 Août 2015. Dimanche matin
Garance Calderon traverse Sens en quatre-quatre.Route de Couleuvrat. Rue Emile  Zola. Boulevard du quatorze juillet. Rue Sylvain-Dupêchez. Rue René-Binet. Furtivement, elle se demande qui étaient Sylvain-Dupêchez et René Binet. A chaque fois qu’elle effectue le trajet, elle se promet de vérifier. Elle trouve déprimant de traverser des passages, des impasses, des boulevards anonymes. Un labyrinthe de grands hommes oubliés. Mais elle passe et cesse d’y songer.

En 2015, un homme est tué près d’un lac. La gendarme chargée de l’enquête (Garance Caldéron) soupçonne que ce crime est lié à une tonte qui a eu lieu 70 ans plus tôt. Construit comme une alternance entre le passé et le présent, le lecteur découvre petit à petit ce qui s’est déroulé au sein de la famille Marceau et nous renvoie au poids du passé, aux paradoxes de la violence qu’elle soit présente ou passée. Cette histoire nous fait réfléchir à la barbarie présente en chacun de nous où les vaincus se vengent, où les forts triomphent sur les faibles, où l’on a l’impression que le carnage ne cessera jamais. Mutiler le corps, couper les cheveux comme marquer au fer rouge les femmes sont autant de rappels de la colère du monde. Le titre peut être compris comme une question: « et ils oublieront la colère ? ». J’ai bien aimé l’ancrage historique de ce roman noir et l’écriture d’Elsa Marpeau faite de phrases nominales qui intensifient l’atmosphère. Une bonne lecture.

La mort au festival de Cannes

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iu-3C’est bien ce que j’avais supposé avant de commencer cette série de lectures thématiques, c’est que les ouvrages d’un même auteur peuvent être de qualité très différente les uns des autres. ayant lu la ville des serpents d’eau  de Brigitte Aubert que j’avais aimé, celui-ci m’a profondément déçu par l’intrigue et l’écriture. Voulant se situer dans la lignée des comédies policières d’Agatha Christie, on voit le retour de Elise Andrioli, célèbre enquêtrice devenue tétraplégique, aveugle et muette à la suite d’un attentat. Donc ce qui a une influence sur les perceptions de cette femme mais je trouve que le rendu de ces sensations reste inabouti et réduit à des procédés répétitifs de ponctuation ou d’effets soulignés. Cela aurait pu être poétique et original dans la perception des scènes de crimes. Et l’idée qu’elle y voit plus clair que les autres est intéressant. C’est un roman policier léger, humoristique mais pour moi pas même divertissant.

Le stratagème de la lamproie

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iu-4Toujours dans ma lecture estivale de polars au féminin. Je n’ai pas été attirée par le style policier d’espionnage scientifique et politique: ce livre est le troisième opus des aventures de Léo et de son équipe pour démasquer les intigues géopolitiques, les luttes d’influence, les guerres secrètes entres Etats et multinationales pour la captation des ressources énergétiques mondiales. Cristal Défense et La Face cachée des miroirs avaient pour thèmes l’agriculture et les semences transgéniques, cette troisième saison aborde les ressources minières et les hydrocarbures. Le stratagème de la lamproie, c’est une technique d’espionnage venant de « ce poisson visqueux et verdâtre qui se fond dans le paysage marin, s’accroche aux rochers, puis, quand il a patiemment choisi sa proie, se rapproche au plus près et se colle sur elle, avant d’en siphonner le sang avec ses multiples orifices. »
Pourtant, les affaires politico-financières m’intéressent, la géopolitique  aussi, et le fait que Léo soit une femme portant un prénom d’homme, cela aurait dû me plaire…

L’Ordre et le chaos

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iu-5Maud Tabachnik nous livre ici une histoire de road movie à travers le Pays de Galles avec aux manettes de son camping car flambant neuf une vieille fille frustrée et apparemment très à cheval sur la morale. C’est vrai que dès qu’elle croise un homme violent, agressif, vulgaire, elle n’a qu’une envie , c’est de le tuer. Une personne normalement constituée saurait réfreindre ses pulsions, pas elle ! Sa virée sur les routes du Pays de Galles s’avère une épopée sanglante car au nom de la liberté et de la justice, elle trucide tous ceux qui pourissent ce monde. Elle sera poursuivie dans son voyage tragique par l’inspecteur Milland, ex-star de Scotland Yard… On traverse des paysages magnifiques ternis par le regard dégoûté de l’héroïne qui est la narratrice, des villes comme Manchester qui souffre des multiples crises, Londres et sa jungle sociale et ethnique.
D’abord séduite par son style  direct et faussement naïf qui renvoie à la psychologie rigide de l’héroïne, par le fait qu’elle donne la parole à la criminelle et que l’on sait depuis le début que c’est elle qui commet les crimes, j’ai été lassée par ces procédés narratifs d’alternance ( Merryl/Milland) et par la façon trop rapide et peu subtile avec laquelle ce roman se termine, trop d’hypothèses restent sans réponse (la mort de la mère ? la mort du père ? de l’héroïne). Voici le début qui est bien caractéristique de la façon dont Maud Tabachnik illustre la psychologie de son héroïne: l’art de dire (ou de faire) des choses horribles de manière neutre:

Je vis avec Maman depuis quarantre trois ans, c’est à dire depuis que je suis née dans notre petite maison avec jardin, située à la sortie ouest d’Hereford, en limite du pais de Galles.
La maison a conservé son atmosphère surannée, et c’est ce qui nous plaît car maman dit toujours: »Nous avons de la chance d’habiter un intérieur qui nous ressemble. »
Je n’ai jamais bien compris ce qu’elle voulait dire mais c’était bien qu’elle le dise. Maman a beaucoup souffert dans sa vie.Le jour où elle accouchait de moi, Gérald, son fils de treize ans, était écrasé par un camion et mon père venait de la quitter. Ce qui fait que je n’ai jamais connu ni mon frère, ni mon père.
A la suite de ces événements maman a fait ce que les mèdecins appelaient de la neurasthénie, et qui à présent est diagnostiqué comme dépression nerveuse.
« Tu dois te faire légère, m’a dit le mèdecin d’un ton sévère alors que j’atteignais mes douze ans. Ne pas lui poser de problèmes, elle en a bien assez. »
Je m’y suis efforcée.

Bondrée

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bondree.inddBondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l’abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord-américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d’une déformation de « boundary », frontière. Aucune ligne de démarcation, pourtant ne signale l’appartenance de ce lieu à un pays autre que celui des forêts tempérées s’étalant du Maine, aux Etats-Unis, jusqu’au sud-est de la Beauce, au Québec. Boundary est une terre apatride, un no-man’s and englobant un lac, Boundary pond, et une montagne que les chasseurs ont rebaptisé Moose Trap, le Piège de l’original, après avoir constaté que les originaux s’aventurant sur la rive ouest du lac étaient vite piégées au flanc de cette masse de roc escarpée avalant avec la même indifférence les soleils couchants. Bondrée comprend aussi plusieurs hectares de forêts appelés Peter’s Woods, du nom de Pierre Landry, un trappeur canuck installé dans la région au début des années 40 pour fuir la guerre, pour fuir la mort en la donnant. C’est dans cet eden qu’une dizaine d’années plus tard, quelques citadins en mal de silence ont choisi d’ériger des chalets, forçant Landry à se réfugier au fond des bois, jusqu’à ce que la beauté d’une femme nommée Maggie Harrison ne l’incite à revenir rôder près du lac et que l’engrenage qui alait transformer son paradis en enfer se mette en branle.

Tel est le prologue de ce roman extrèmement bien ficelé , au rythme haletant qui confère au lieu , la solution du drame qui va s’y dérouler. La pregnance de la nature sur les êtres qui y vivent donne à cette histoire une atmosphère parfumée, humide et liquide: à l’été 1967, deux jeunes filles provocantes, aguicheuses et très belles se retrouvent déchiquetées par des pièges à loups comme si leur beauté était par trop injuste aux yeux du commun des mortels. Sont-ce les profondeurs de la forêt, les anciens pièges du trappeur qui se vengent ? ou un tueur qui court à travers les bois de Bondrée ? L’écriture est dense, énergique, pleine d’angoisse et d’ironie, mélange de termes américains et québécois qui ancrent les personnages dans leur décor entre deux pays. La petite fille de 10 ans qui observe tous ces drames s’appelle Andrée (comme l’auteur), elle est comme le troisième oeil de l’inspecteur et s’exprime dans une langue savoureuse, comme quand elle raconte sa première cigarette:
Le craquement de l’allumette avait répandu son odeur de soufre sous le pin, j’avais inspiré profondément et je m’étais étouffée d’aplomb au milieu du nuage de boucane qui avait envahi l’air humide pour y stagner tel un brouillard de matin frais. Ça goûtait  le diable mais puisque c’était censé être bon, j’avais pris une deuxième bouffée, sans inhaler, cette fois, ce qui m’avait permis de lâcher le fuck que je retenais depuis si longtemps, les lèvres ourlées sur la fumée et la tête ridiculement rejetée en arrière, comme Marilyn Monroe…

Un très bon roman original qui renouvelle le genre.